LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND.
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cessaire, une évolution qui se serait plus lentement et plussainement accomplie sans lui. C’est à peu près la manière devoir à laquelle Karamzine s’est rallié en ses dernières années.Si Pierre ne s’était pas rué sur son pays comme un ouragan,arrachant du sol natal, sans pitié, toutes les semences indigè-nes de culture et les remplaçant sans discernement par des cri-blures recueillies aux quatre coins de l’Europe, des fragmentsde ses discours, des lambeaux de ses vêtements, des débris deses institutions, des touffes de ses mœurs, des miettes de sesrepas, son œuvre n’aurait éveillé dans le cœur d’aucun Russeni crainte ni déplaisir. Mais, violent et irréfléchi, brutal etcynique, prétendant civiliser son peuple à coups de sa doubinade quarante livres, il n’a pu inspirer le désir de s’instruire etl’amour de la science qu’a de rares individus. Il a effrayéseulement et étourdi les autres, et les a figés pour longtempssur place, dans la stupeur et l’épouvante.
À une époque relativement récente, un haut fonctionnairedu pays a eu l’idée de récompenser la bonne conduite de sespaysans par le don d’une école. L’établissement est resté vide.Ayant insisté pour en obtenir la fréquentation, le donateur n’aréussi qu’à provoquer une démarche collective des intéressésvenant demander grâce : « Nous avons toujours fait notredevoir; pourquoi, maître, veux-tu nous punir? »
Voilà l’idée de la civilisation que Pierre a fait entrer dans lecerveau de ses moujiks (1).
Ramenée à ces termes, la thèse slavophile se rapprochesensiblement du point de vue assez généralement adopté parla critique de l’Occident. Je serais prêt à en reconnaître lajustesse, mais en mettant hors de cause la responsabilité per-sonnelle de Pierre, ou tout au moins en la réduisant à une partproportionnelle. Encore celle-ci me paraîtrait-elle susceptiblede recevoir, dans une large mesure, le bénéfice de circon-stances atténuantes. La conception de l’homme providentiel oufatal exerçant sur la marche des événements humains et sur le
(1) E. Mamonof, Archive russe, 1873, p. 2503.
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