LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND.
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barre le génie du peuple susceptible de subir de tels accidents;j’y traduirais son passé tout entier et je les rendrais responsa-bles en premier lieu de la catastrophe. Mais je ne vois pas dutout dans l’histoire de la collectivité dont il s’agit qu’elle soitsi aisée à remuer et à conduire où elle n’a que faire. Il lui estarrivé, depuis Pierre, d’être gouvernée par deux fous, ou peus’en faut. Elle n’a guère commis de folies. Elle s’est à peineécartée de son chemin. Ce chemin était tracé avant Pierre;l’orientation n’en a pas changé après lui. L’œuvre du Réfor-mateur ne s’est pas arrêtée avec le cours de son existence ; ellea continué à se développer, en dépit de l’insignifiance ou del’indignité de ses héritiers directs; elle a conservé le mêmecaractère : violente toujours, outrée et superficielle. Ai-jebesoin d’une autre preuve pour reconnaître son origine et saparenté, pour proclamer qu’elle est fdle de la Russie toutentière ?
Pierre est aussi l’homme de son peuple et de son temps.Il vient à son heure. Une chanson populaire de l’époque racontela mélancolie d’un héros obscur, souffrant de l’excès de forcesqu’il sent en lui, dont il est accablé et dont il ne sait commentfaire emploi. C’est l’image et la plainte d’un peuple entier. LaRussie d’alors regorge d’un tel superflu d’énergies physiqueset morales condamnées à l’inertie par le néant de la vie publi-que. Les temps héroïques sont passés; les héros ont survécu.Pierre arrive à propos pour leur donner de l’ouvrage II estviolent et brutal; mais il a affaire, qu’on ne l’oublie pas, àdes tempéraments autres que ceux dont nous avons l’habitude,d’une vigueur et d’une résistance dont nous n’arrivons quedifficilement à nous faire une idée. Se trouvant à Moscou en1722, Bergholz va voir l’exécution de trois brigands con-damnés au supplice de la roue. Le plus vieux est mort au boutde cinq ou six heures de supplice; deux autres, plus jeunes,vivent encore, et l’un d’eux lève péniblement son bras rompuà coujjs de barre pour se moucher avec le revers de sa man-che; puis, s’apercevant qu’il a répandu, ce faisant, quelquesgouttes de sang sur la roue à laquelle on l’a attaché, il ramène