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L’OEUVRE.
surface du globe. Cette conquête a été précipitée en Amérique;elle n’a guère de chances de se réaliser en Afrique ou en Asiesans quelque violence.
Qu’il y ait des inconvénients pour un peuple à brûler ainsiles étapes, à la suite de voisins plus favorisés, je n’y contre-dirai point. Il y en a aussi à être né Cafre ou Polynésien.
En étudiant les conséquences que l’œuvre hâtive de Pierrea eues pour la Russie, un écrivain de haute valeur y a décou-vert une quadruple disgrâce, un mal moral, intellectuel, socialet politique (1). Je ne répondrais pas du nombre, mais jereconnaîtrais volontiers qu’à mettre en contact, aussi rapide-ment qu’il l’a fait, la vieille grossièreté moscovite avec lalicence sceptique de l’Occident, le Réformateur a gagné de pro-duire au jour un cynisme aussi révoltant pour les vieux Russesque pour leurs voisins d’Europe; qu’en violentant ses sujetspar la rigueur de ses lois, l’indiscrétion de ses règlements, lacruauté de ses châtiments, il est arrivé à leur enseigner l’hy-pocrisie et la bassesse, et qu’en faisant, avec un dédain siabsolu, litière du passé, des traditions, des institutions etmême des préventions nationales, il a réussi à créer un étatd’esprit dont le nihilisme moderne pourrait bien procéder.Voilà pour le moral. Et je veux encore qu’un développementexcessif et trop prompt de ses facultés d’assimilation ait eupour effet, au point de vue intellectuel, d’accentuer chez sonpeuple le manque d’originalité, de personnalité, qu’il tenaitdéjà de la nature et de l’histoire, et d’abolir chez lui tout espritd’initiative; qu’au point de vue social, le résultat nécessaire-ment superficiel d’une culture précipitée ait produit un écartdangereux entre les couches supérieures et les couches infé-rieures de la société, celles-là s’imprégnant seules des mœurset des idées de l’Occident, celles-ci y demeurant impénétra-bles; qu’au point de vue politique enfin, la brusque introduc-tion de formes de gouvernement étrangères n’ait pas permis àl’organisation ainsi imposée au pays de s’harmoniser avec ses
(1) Leroï-Beaclieo, L’empire des Tsars, Paris, 1890, t. I, p. 270 et suiv.