LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND.
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les débiteurs insolvables sont déclarés de bonne prise pour lesofficiers de recrutement; les créanciers perdent leur argent,mais l’État gagne des soldats. En 1703, les paysans, dont lespropriétaires sont employés ou marchands, ont à livrer le cin-quième homme. En 1705, on prend au mois de janvier unerecrue par vingt foyers ; une autre au mois de février ; uneautre encore au mois de décembre, et, en plus, une levée dedragons parmi les parents des employés de la chancellerie.En somme, une augmentation d’impôts de un à trois corres-pond, pendant la durée du grand règne, à une diminution dela population qu’on évalue à vingt pour cent (1), sans compterl’effroyable holocauste offert à la civilisation dans les prisonset les chambres de torture de Préobrajenskoïé, sur la PlaceRouge de Moscou, dans les casemates de la forteresse de Saint-Pierre et Paul.
Mais en somme aussi la Russie a payé, et, en tenant comptedes résultats acquis, quel est le Russe qui voudrait aujourd’huiannuler le marché, le pacte sanglant contracté par ses aïeuxavec leur terrible despote? Elle a payé et ne s’est pas trouvéeappaur*rie à l’inventaire de 1725. Les successeurs du grandgaspilleur ont, pendant quarante ans, jusqu’à l’avènement deCatherine II, vécu sur son héritage, et la veuve de Pierre III atrouvé, dans le reliquat, de quoi faire en Europe la figure quel’on sait.
Je veux bien encore, et de toutes les critiques faites à l’œuvrede Pierre c’est celle qui me toucherait le plus, je veux bien quecette œuvre ait été conçue à un point de vue exclusivementutilitaire, dédaigneux des autres éléments, les plus nobles, deculture et de civilisation. La Russie de Pierre le Grand estun camp, une usine; elle n’est ni un foyer de lumière ni unfoyer de chaleur d’où, avec les nobles trouvailles de la science,les brillantes recherches de l’art, l’on voie rayonner sur lemonde les idées généreuses, qui sont l’honneur des autrespays historiques et leur plus beau titre de gloire. Je crois, du
(1) Milioukof, p. 244 et suiv.