PAPIERS DE LA BASTILLE
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Monseigneur,
Ne recevant aucune sorte de re'ponse à mes représentations,j’eus lieu de croire qu’elles e'toient intercepte'es. Plusieurs per-sonnes, qui sont sorties d’ici touche'es de ma de'plorable situation,me promirent de ne rien négliger pour vous en informer. Enfin,le 16 octobre, j’ay remis au président de Lamoignon, de'puté duParlement, une supplique et les copies des deux derniers inter-rogatoires, dont j’avois charge' le Supe'rieur de cette maison pourVotre Grandeur. Je ne pense pas, Monseigneur, que vous de'sap-prouviez ces de'marches. Elles m’ont pourtant fait resserrer pluse’troitement dans une prison, tenant la cage où l’on enferme lesfurieux.
Avec le temps, on adoucit les peines des plus criminels, au lieuqu’à mon e'gard ce n’est qu’augmentation et surcroît de douleurs.En ay-je donne' quelque sujet pendant ma de'tention à Vincennes,où, depuis près de deux ans que je suis dans cette maison deforce, | je suis] traite' avec une inhumanité' inouïe?
Je ne re'pe'teray point à Votre Grandeur ce dont elle doit êtreinstruite par M. de Lamoignon : je la supplie très-humblementde m’accorder pour commissaire ce digne magistrat, dont le nomseul annonce l’inte'grite' et toutes les qualités désirables à la Ma-gistrature. Si j’avois le malheur de ne pouvoir être entendu, iln’est point de mort violente qui ne me parût favorable, puis-qu’elle me de'livreroit des appréhensions d’une fin beaucoup plusfuneste, que je crains mille fois du jour. Ayez pitié de moi, Mon-seigneur : votre excellent caractère de justice, de bonté, si sem-blable à celui de notre bien-aime' Monarque, me persuade quevous ne permettrez pas que je périsse misérablement. Faites-moitransférer plutôt dans quel endroit qu’il vous plaira, pourvu queje ne sois pas entre les mains des moines et parmi des fols. Jene cesseray d’y bénir vos heureux jours. Accablé d’infirmités,transi de froid, c’est avec bien de la peine que je trace ces lignes.Je suis avec un très-profond respect,
Monseigneur,
de Votre Grandeur, le très-humble et très-obéissant serviteur,
Le comte de Vence.
Uc la Maison de force des Frères de la Charité de Charenton,ce 12 décembre 1761.