248
LES DESSOUS DE L HISTOIRE
Je ne croira}'’ jamais que ce soit par vos ordres qu’on laissesouffrir de froid un homme de mon âge, dans le pitoyable état oùje suis, manquant généralement de tout.
L’abbé et comte de VENCE et DUPINde CHENONCEAUX (1)
Amsterdam, 5 août 1762.
Monsieur,
Au moment du départ de la poste, M. le Grand-Officier denotre ville me fait savoir qu’il avoit fait arrêter ce matin M. votrefils et le comte de Vence. Ils sont, l’un et l’autre, en lieu desûreté. Je ne l’ay point fait pour cause de bruits, de querelles oude dettes, mais par ordre des États généraux, qui y ont étésollicités par M. de Berkenroode, notre ambassadeur à Paris, surle Mémoire que vous lui aviez remis et dont vous m’aviez donnéconnoissance. Je tiens de M. notre Grand-Officier qu’on attendraprésentement une sollicitation de votre Cour auprès des Étatsgénéraux, pour faire conduire ces deux prisonniers sur nosfrontières, et les y délivrer à ceux qu’on y enverra pour lesrecevoir. Il sera très-nécessaire alors de prendre les plus grandesprécautions, pour qu’ils ne s’échappent pas de nouveau. Ils sont,l’un et l’autre, inventifs et capables d’imaginer jusqu’aux moyensauxquels on ne pense souvent pas.
Je vois dans ce moment venir deux inconnus chez moi, quime sont envoyés par M. votre fils, pour me prier de lui allerparler dans sa prison, mais je viens de faire répondre que j’e'toisà la campagne et que j’y serois pour quelques jours. Il vautmieux agir ainsi que d’aller entendre des plaintes et des gémis-semens désagréables et touchans. Mais dès demain matin j’irayvoir le Grand-Officier, pour le remercier de son avertissement etm’entretenir avec lui de cette affaire, sur laquelle j’auray l’hon-neur de vous écrire plus amplement l’ordinaire prochain.
(1) Ce Dupin de Chenonceaux était fils de M. Dupin, fermier général. Il en estquestion en ces termes dans les Origines de la France contemporaine, par H. Taine (p. 168; :« En une nuit, M. de Chenonceaux, fils de M. et M m = Dupin, perd au jeu 700,000 livres ».« M. de Chenonceaux et M. de Francueil ont mangé 7 ou 8 millions d’alors ». (GeorgesSand, Histoire de ma vie, 1, p. 78.)