PAPIERS DE LA BASTILLE 4o'i
pèlerinages à Rome, et prêt à en faire un troisième. Il se disoitêtre arracheur de dents. Il e'toit tout e'guenillé. Ses bas e'toienttout percés, de sorte qu’on luy voyoit la chair de partout. C’e'toitun homme âgé de 55 ans et tout bouffi. Ce jour-là, le cure' avoitfait dire à La Salle de luy venir parler, et ce guzas luy dit : « Je» vous prie de ne pas partir sans moy, car j’ay à parler à M. le» cure' », et je ne doute pas que ce n’e'toit que pour luy de-mander quelque aumône.
Dans Bergoopzoom, il y a toujours plusieurs re'gimens, et,dans chacun, il y a un chirurgien-major, et en outre, il y a lesmaîtres-chirurgiens de la ville, et je crois qu’on aura lieu d’étree'tonne' que le gouverneur de cette ville, ce jour-là, eût eu recoursà ce vilain pour luy arracher deux dents. Il luy fit pre'sent d’unducat, et c’est avec ce ducat que ce guzas avaloit de l’eau-de-vie,comme si elle n’avoit e'té que de l’eau simple. Étant yvre, il semit à parler d’une aubergiste que l’hôte connoissoit. Elle de-meuroit dans un village à quelques lieues de Rotterdam. Puistout d’un coup il se lève debout, appuyé ses deux poings surses côte's, et il se mit à dire en branlant la tête : « Il faut que» j’écrive à cette femme, il faut que j’écrive à cette femme! Oui,» parbleu, il faut que je luy écrive! » Et puis, s’adressant à moy,il me dit : « Monsieur, sçavez-vous écrire? » Je luy répondis queoui. « Oh! me dit-il, je vous en prie, écrivez-moi cette lettre ».— « Avec plaisir, luy dis-je alors ». L’hôte mit sur la table unefeuille de papier, plume et encre, et ce guzas me dicta les parolesque voicy :
« Madame, je suis à Bergoopzoom, et je me porte très-bien.» Au premier jour je viendray vous voir. Faites mes complimens» à votre mari, je suis votre., etc. »
Nota. — J’ay oublié le nom de ce guzas et celuy de la femme àqui il e'crivoif, mais après avoir cacheté sa lettre, il me dicta-cette adresse : « A Madame... Madame N..., à la poste restante, à» Rotterdam ». Mais je luy dis : « Gela n’est point ainsy que l’on» adresse une lettre; il faut mettre le nom du village où elle» demeure, sans quoy cette lettre ne luy sera point rendüe ». Ilme répondit : « Cela ne fait rien : quand elle ira à Rotterdam,» elle l’ira chercher à la poste ».
Dieu révèle tout, et par sa sainte miséricorde, je vois présen-tement que le démon de la marquise de Pompadour. s’étoitemparé des sens de cet yvrogne pour me perdre,.car quelle