PAPIERS DE LA BASTILLE
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sac, que j’emportay avec moy sous mon bras. Étant descendudans la cour, j’y trouvay un carrosse avec deux messieurs quim’attendoient à la portière, et qui me dirent fort poliment :« M. le Ministre souhaite à vous parler en sortant de table;» donnez-vous la peine de monter dans ce carrosse, et nous» allons vous conduire chez luy ».
Mais au lieu de me conduire chez M. de Malesherbes, devinezoù l’on me conduisit, devinez-le? Je fre'mis, mais maigre' lahonte, il faut pourtant que je vous le dise : Dans la maisonde force de la Charité de Charenton, où on ne met que des fouset des imbéciles, et dans l’une des plus mauvaises chambres dela maison, où jamais le soleil n’est entré, à double porte, àdouble grille de fer à la fenêtre avec un treillage de fil d’archal,sans vue et sans cheminée. Pendant vingt-sept années, j’avoistoujours été à la pension de 1,460 livres par an, uniquementpour ma table. En outre, le Roy me donnoit toutes les annéesplus de 5oo livres pour mes autres besoins, c’est-à-dire pour leshabillemens, le linge, le thé, le sucre, l’huile, l’eau-de-vie, le
tabac., etc., et icy, dans la maison de force de Charenton, je
suis à la plus petite de toutes les pensions, qui est de 600 livres,sur quoy les Religieux sont tenus de me blanchir, de me fournirun lit, des draps, et toutes les autres choses qui sont indispen-sablement nécessaires, et payer le domestique qui me sert, desorte qu’à bien compter tout, je n’ay pas seulement 10 sols parrepas, moy qui avois 4 livres par jour pour ma nourriture, etjugez ce que les Religieux peuvent me donner, pour 10 misé-rables sols pour un dîner et un souper, dans un temps où toutest si cher, de sorte que pour ne pas succomber à une misère siextrême, à l’insu des Religieux, je suis réduit à vendre tous meseffets les uns après les autres, pour acheter de temps en temps
un peu de viande, du fruit, du sucre, du vin.. etc. Me
voilà, dis-je, dans une chambre humide, accablé d’infirmités, oùl’on m’étouffe, au bout de vingt-sept années de martyre, moy quiay rendu trois services à l’État, qui, depuis plus de quinze an-nées, me devroient rapporter beaucoup plus de 20,000 livres derente!.
Cependant, l’équité, le bon cœur, le désintéressement de M. deMalesherbes sont connus de toute la France, et par conséquent,tout le monde peut juger que si, véritablement, un démon dumagicien marquis de Marigny ne s’étoit emparé des sens de cet