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TURGOT
On peut croire que Voltaire ne se hâta pas de lirel’essai d’un abbé inconnu. Cependant, pressé parde nouvelles lettres, il finit par faire cette réponse :« Un vieillard accablé de maladies, devenu presqueentièrement aveugle, a reçu la lettre du 28 avril,datée de Paris, et n’a point reçu celle de Gènes; ilest pénétré d’estime pour M. l’abbé de Laage; il leremercie de son souvenir, mais le triste état où ilest, ne lui permet guères d’entrer dans des discus-sions littéraires. Tout ce qu’il peut dire, c’est qu’il aété infiniment content de ce qu’il a lu, et que c’estla seule traduction en prose, dans laquelle il ait trouvéde l’enthousiasme. » Le faux abbé de Laage fut extrê-mement humilié que le grand poète eût pris ses verspour de la prose et il écrivit, avec une amertume qu’ilne cherche point à dissimuler, à son ami Caillard, sonconfident, que « l’homme, ou a dédaigné de devi-ner, ou ne se soucie pas de s’expliquer», et, passantà un sujet d’économie politique, il ajoute : « Je ne suispas plus surpris de voir déraisonner ce grand poèteen économie politique qu’en physique et en histoirenaturelle; le raisonnement n’a jamais été son fort ».
Et pourtant Voltaire n’avait pas tort. Qui pour-rait scander les vers qui suivent et retrouver dansl’arrangement de syllabes prétendues longues etbrèves la mélodie que Turgot croyait y avoir mise :
Enfin lorsque l’Aurore a de scs feux blanchi l’horizon,Lorsque du jour naissant les clartés ont chassé les ombres,Triste, abattue, elle accourt à sa sœur, la réveille et déposantDans son sein la douleur qui l’accable, en adoucit l’amertume.