STATION GEODESIQUE AU CANIGOU.
19
des météorologistes qui ont séjourné sur des sommets élevés; jeveux parler du brouillard sec, fumée d’horizon, hûle des Suisses ,Hœherauch des Allemands, callina des Espagnols , kobar des ha-bitans de l’Abyssinie. Le ciel est pur, l’air calme, le baromètre haut,l’hygromètre au sec. Le touriste confiant gravit courageusement lamontagne dans l’espoir de jouir au sommet de la vue étendue pro-mise par son guide. Après plusieurs heures de fatigue, il arrive ausommet : ô déception ! au-dessus de sa tête, le ciel est toujourspur, pas un nuage n’en trouble l’azur, les objets rapprochés sontparfaitement visibles; mais plus loin, à quelques lieues et surtout àl’horizon, une fumée rougeâtre enveloppe tous les objets, les con-tours des montagnes sont indécis, et les cimes semblent surgird’une mer de brouillard. La vue même de la plaine est indistincteet comme brouillée, on dirait un tableau effacé ou inachevé. C’estle hâle, c’est la fumée d’horizon, étudiés par de Saussure enSuisse , par M. de Ilumboldt au Mexique , et dans les montagnesde l’Auvergne par M. Lecoq et moi (1). Plus rare lorsqu’on s’avancedans le nord, la callina est habituelle en Espagne , en Algérie , enAbyssinie, de juin à septembre. M. Wilkomm (2), qui l’a observéedans la péninsule, pense, comme les habitans du pays, quelle s’ac-croît et diminue avec la chaleur. Plusieurs fois il a fini par at-teindre les lieux enveloppés de callina; à mesure qu’il s’appro-chait, tout devenait clair et distinct, la callina semblait fuir devantlui, comme dans le désert l’eau fantastique, effet des illusions dumirage, fuit devant le voyageur impatient de l’atteindre. Au lieude ces vagues apparences que revêt souvent la callina , nous lavîmes dans la journée du 25 août former un anneau complet fai-sant tout le tour de l’horizon et interrompu seulement par desmontagnes aussi élevées que le Canigou. Cet anneau, d’un grisrougeâtre comme la fumée, était nettement délimité, et M. Bassotput constater à l'aide du théodolite que son bord supérieur étaitéloigné de 90 degrés du zénith (exactement 100 grades, 87').L’anneau se maintint toute la journée jusqu’au soir, où il devintmoins distinct. Le lendemain, le soleil levant, sortant de la merau milieu des brumes matinales, montait lentement au-dessus del’horizon comme un disque rouge dépouillé de rayons. 11 entra dansla callina ; ses apparences ne changèrent pas, mais au moment où ilsortit de cette fumée atmosphérique, les rayons jaillirent tout à coupde l’orbe incandescent et éclairèrent tout le paysage d’une lumièresubite. Nous vîmes alors l’ombre immense du Canigou, qui se pro-
(1) Essai sur la nature et l'origine des diverses espèces de brouillards secs {An-nuaire météorologique de la France , 1850).