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chrétiens osent s’établir au milieu d’eux. C’est dans cequartier que se trouvent les boutiques et la plupart des indus-tries : là est le bazar, grande place oblongue bordée d’ar-cades, et occupant à peu près le milieu de la ville.
» Allons au bazar à l’heure du marché. Je renonce à décrirel’encombrement d’hommes et d’animaux, arabes, juifs,nègres, chiens, ânes et chameaux qui s’y pressent en cemoment : on ne peut faire deux pas sans se heurter aux tei-gneux, aux galeux, aux lépreux, dont personne ici ne sembleredouter le voisinage. Beaucoup de ces malheureux portentcollés aux tempes un petit morceau de drap noir grand commeune pièce d’un franc, qui est censé les préserver des névral-gies et de toutes sortes de maladies. Du sein de cette foule àdemi nue s’élève la plus effroyable cacophonie qui ait jamaisassourdi mes oreilles. Les marchands proclament tous auplus fort le prix de leurs denrées qu’ils promènent au milieudu public ; les porteurs d’eau agitent avec fureur leurs son-nettes, les enfants se battent, les hommes crient, se querel-lent, s’injurient, gesticulent comme des insensés à proposd’un demi-sou; mais rarement ils ont recours aux voies defait, car ils sont toujours armés, et la plus légère violenceamène souvent des luttes sanglantes : mille fois je les ai vuslever une main menaçante, jamais je ne les ai vus frapper.La police du marché est faite par des soldats qui circulent aumilieu des groupes : ils veillent à l’observation des ordon-nances. Les marchands qui sont surpris à tromper sur lepoids ou la mesure sont immédiatement bâtonnés sur place :les soldats les amènent devant un fonctionnaire spécial qnipréside à l’exécution et compte les coups sur les grains deson rosaire.
» Nous vîmes saisir un de ces malheureux. Mes compa-gnons eurent le triste courage d’aller assister à l’exécution.On fit coucher le coupable la face contre terre, après l’avoirdépouillé de ses vêtements ; un aide le maintint par le cou,un autre par les jambes, et deux bourreaux armés de fouetslui appliquèrent sur le dos le nombre de coups assignés. Cequ’il y a de plus mortifiant pour le patient, c’est qu’il est