74 LECTURES ET ANALYSES DE GÉOGRAPHIE,
moyen d’un bâton, le mouvement vague de la tête d’unhomme en observation. A l’instant, vingt balles viennent ensifflant frapper ce point de mire ardemment épié. Cette vigi-lance des Riffains rend, sinon impossibles, du moins fort pé-rilleuses les tentatives que pourraient faire les condamnés despresidios pour recouvrer leur liberté. Si quelques-uns de cesmalheureux réussissent, ils n’échappent à la mort qu’en sefaisant circoncire. Quelques centaines de renégats sont ainsirépandus dans l’empire. Leur sort est généralement déplo-rable. Dès qu'ils ont quitté le presidio, il leur faut subir lesplus rudes épreuves : la faim, la soif, le chaud, le froid, l’es-clavage, les coups de bâton. Ils déclarent qu’ils veulent êtremusulmans : on brise leurs chaînes, on les revêt d’habitsmagnifiques, on les gorge de couscoussou, on les mène à lamosquée, on les circoncit, on les promène en triomphe surun cheval richement orné. Le son des clarinettes, des tam-bours, et les acclamations de la foule saluent le nouveaucroyant. Cet heureux état dure trois jours. Après trois jourspersonne ne s’intéresse plus au renégat. La défiance, sou-vent le mépris, le désignent aux vieux croyants. Il mourraitde faim, si cela était possible dans un pays où la vie maté-rielle ne coûte presque rien. Il essaye alors de tous les métiersclandestins et qu’on ne saurait avouer en Europe , ou il finitpar s’enrôler à Fez dans un corps d’artilleurs, entièrementcomposé de renégats ; à moins que résolu à sortir à tout prixde sa dégradation, il ne prenne le parti extrême de se re-mettre aux mains des autorités espagnoles, invoquant denouveaux châtiments ou même le dernier supplice : on l’a vuquelquefois.
»De cette attitude haineuse des Riffains vis-à-vis des Espa-gnols il ne faudrait pas conclure que tous leurs vœux tendentà détruire les presidios et à affranchir leur sol de tout établis-sement étranger. Ils trouvent au contraire profit à leur main-tien, et ils seraient fort désagréablement surpris, si leurscontinuelles attaques obtenaient le résultat qu’elles semblentpoursuivre. Prendre l’argent des Espagnols et gagner le pa-radis en les tuant, quand cela est possible, telle est la pensée