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de singuliers personnages. A la fois parasites de cour, bouffons,musiciens, poètes, ils jouissent d’un grand crédit auprès descliefs de villages ou de royaumes, qui les caressent, les adu-lent, les enrichissent et les méprisent. Ils vivent des cadeauxqu’ils reçoivent, des contributions qu’ils prélèvent sur l’humainevanité. Moyennant rémunération, ils se chargent de faire votreéloge, de publier votre gloire dans tout le Soudan . Ils ont leurtarif, et, en vendant leurs hyperboles, ils ne font jamais derabais; il faut y mettre le prix. Si vous donnez beaucoup, vousêtes un grand homme et vos aïeux furent au moins des rois; sivous donnez peu, vous n’ètes qu’un homme ordinaire; si vousne donnez rien, vous êtes un drôle et peut-être avez-vous tuévotre père. Ils gagnent beaucoup à ce métier, qui n’est pas abso-lument inconnu en Europe ; mais ils n’v gagnent pas la considé-ration, et, après leur mort, onasoin de les en terrer à part. Toute-fois, dans certaines circonstances, leur rôle grandit, ces parasitesse transforment en troubadours, leur musique souffle dans lescœurs une folie de colère et d’espérance. Durant toute la nuitqui précède un combat, ils racontent avec emphase les exploitsdes ancêtres, en s’accompagnant de leur bruyant tam-tam, et,quand le jour parait, ils entonnent des chants de guerre quiapprennent à mépriser la mort. Ceux de Daba n’avaient pasperdu leurs peines, ils avaient su chauffer leur monde. Danstous les temps, la jactance fut un vice africain. Les Bambarascroyaient déjà tenir la victoire. Debout sur leurs murailles, ilsinvectivaient nos soldats, leur prédisaient une fuite honteuse.
» Le colonel avait pris position sur un terrain découvert àl’est du village et rangé sa petite troupe en bataille à 280 mètresdu tata. L’artillerie reçut l’ordre de désorganiser la défense encouvrant Daba de projectiles. Avant qu’elle commençât le feu,on entendait les chants aigus et perçants des griots, qui s’épou-monnaient comme des coqs. A la première détonation, leur voixtrembla et ils baissèrent la note; après la seconde, il se fit ungrand silence. Les Bambaras étaient émus, mais ils ne faiblis-saient pas. Les ouvertures que pratiquaient nos artilleurs dansleurs murailles leur servaient de meurtrières ; chaque fois qu’unobus avait fait son trou, on y voyait paraître un visage noir etle canon d’un fusil. Nos quatre petites pièces de montagne con-centrèrent leur tir, et bientôt une brèche de 9 à 10 mètres futouverte dans le tata. A dix heures un quart, on forma la colonned’assaut. En ce moment solennel et critique, le colonel avisa sur