cuique, et trouva la vraie formule de la monarchie prussienne : Nichtraisonniren (ici l’on ne raisonne pas). Les sujets de la Prusse marchèrentcomme les soldats d’un régiment; la Prusse devint un camp et Berlin unecaserne ; les racoleurs du roi-sergent recrutaient partout et à tout prix deshommes de fi pieds et au-dessus, pour grossir le nombre des grenadiersgéants de Potsdam . Ce prince, « aussi ennemi de la guerre que grandami des soldats, » laissa à son fils 80 000 hommes de belles troupes,dont le maréchal d’Anhalt avait fait des outils-soldats; un trésor militaireénorme de 9 millions d'écus, une bureaucratie savante et docile. Sonalliance heureuse avec le tsar Pierre et le roi de Pologne Auguste II , luivalut la plus grande partie de la Poméranie avec les bouches de l'Oder (paix de Stockholm , 1720).
Frédéric II , le Grand, ou l’Unique, comme l’appellent les Prussiens,fut l’homme de génie de la dynastie des Hohenzollern (1740-1786).Capitaine, administrateur, diplomate, il joua avec une égale supérioritétous les rôles, indifférent d’ailleurs aux lois morales, aux traités conclus,à la foi jurée. Tantôt ami et tantôt ennemi de la France dans sa grandelutte contre la maison d’Autriche , après vingt batailles glorieuses gagnées ouperdues durant les deux guerres de Sept ans, il resta maître de la Silésie enlevée par surprise (traités de Berlin , 1742, et d’Hubersbourg, 1763), etplaça la Prusse au rang des grandes puissances de l'Europe . Ce corres-pondant de Voltaire, qui courtisait les philosophes français , et faisaitdans ses écrits étalage des beaux principes, consomma, avec la complicitéde la Russie et l’Autriche, le premier démembrement de la Pologne (1772)dont il avait lui-même conçu et suggéré l'abominable dessein. Il fit échouerdeux fois les projets ambitieux de Joseph II sur la Bavière , et forma avantde mourir la première association ( furstenbund) de princes allemands sous la direction de la Prusse, pour le maintien de l’équilibre de l’Em-pire (1785).
L'œuvré intérieure de colonisation prussienne n’avait pas été un instantabandonnée durant le dix-huitième siècle. Sous Frédéric I er , si les Vaudois,chassés des Alpes, ne trouvèrent pas partout dans le Brandebourg un asilesûr, les émigrants du Palatinat et de la Suisse s'établirent en grandnombre à Magdebourg et sur la Sprée; — Frédéric-Guillaume recueillitu par grâce, par amour et par charité » les fugitifs de Salzbourg et de laBohème ; Frédéric II , après eux, organisa bureaucratiquement le racolagedes colons à l’étranger pour repeupler les espaces déserts de ses provinces ;le recrutement s’opérait par les agences de Francfort-sur-le-Main et deHambourg , et devenait l’une des fonctions principales des administrateursroyaux : les seigneurs les mieux notés à la cour furent ceux qui faisaientbâtir le plus de villages sur leurs terres. Saxons, Wurtembergeois, Autri-chiens, Silésiens, Français , Grecs, les Tziganes mêmes, les uns conquis, lesautres attirés ou séduits, composèrent la mosaïque des nationalités duroyaume que la forte main du despote maintint sous une discipline rigou-reuse et fit concourir à la puissance de l’Etat prussien. A l'avènement deFrédéric 1 er , la Prusse avait une superficie de 120 000 kilom. car., et unepopulation de 2500 000 habitants; à sa mort, il régnait sur un territoirede 190 000 kilom. car. et sur près de 6 millions de sujets.
Sous Frédéric-Guillaume II , son neveu (1786-1797), les deux dernièresspoliations de la Pologne l’agrandirent encore : ce brigandage internationalfaisait passer sous la domination prussienne le berceau même de la natio-nalité polonaise et ses plus anciennes capitales, Dantzig, Thorn, Posen , etc.La Prusse ne mit qu'un pied dans la coalition européenne de 1792 contre la