647
LA CYROPßME. — LIV. III.
cris, se meurtrissaient le visage, commesi leur pere n’etait dejä plus, et qu’elles-mömes dussent perdre la vie.
Cyrus, ayant ordonne qu’on fit si-lence, poursuivit en ces termes: « Roid’Armenie, voilä donc tes principesdejustice; eh Lien, que me conseilles-tu? » Le roi d’Armenie reduit au si-lence ne savail s’il conseillerail ä Cyrusde'lui öter la vie, ou s’il dementiraitce qu’il venait de dire. Tigrane, l’unde ses fils, prenanl la parole : « Sei-gneur, 1 ui dit-il, puisque mon pere he-site, me sera-t-il permis de t’indiqnerla conduite que tu dois tenir ä sonegard pour ton propre interet? » Cyrus,se ressouvenant que lorsqu’ils allaientä la chasse ensemble Tigrane avaittoujours pres de lui un certain sophistedont il faisait grand cas, fut curieuxd’entendre raisonner ce prince, et l’ex-horta franchement ä dire sa pensec.
« Si tu approuves les projets et les ac-tions de mon pere, je te conseille de leprendre pour modele; mais si tu jugesqu’il ait erre dans ses projets et dans saconduite, je t’exhorle ä he pas l’imiler.
— Tigrane, en pratiquant la justice,je n’imiterai point un coupable. —Cela est vrai. — Ainsi, de ton propreavcu, ii faut punir ton pere, puisqu’ilest juste de punir cjuiconque agit contrela justice.— Mais, Cyrus, en infligeantune punition , veux-lu qu’ellc tournea ton avanlage ou qu’elle nuise ä tesinterets? — Dans ce dernier cas, je mepunirais moi-meme. — C’est pourtantce qni t’arrivera si tu fais perir deshornmes qui sont ä toi, dans le tempsoü il t’importe le plus de les conserver.
— Eh ! peut-on compter sur des gensconvaincus d’inlidelite? — Oui, s’ilsdeviennent sages; car, selon moi, sansla sagesse les autresvertussont inutiles:a quoi, par exemple, servirait unhomme robuste, vaillant, habile ä ma-
nier un cheval, riche, puissant, si lasagesse lui manquait? mais, avec cettevertu, tont ami est utile, tout domes-tique est bon serviteur. — Tu dis doncque dans un meme jour ton pere, depeu sense qu’il eiait, est devenu sage?
— Assurement. — Tu pretends doncque la sagesse est une passion ainsi quela tristesse, et non pas une qualite quedonne la reflexion? cependant, si pourdevenir sage il faut d’abordetre sense,est-il possible qu’un homme qui man-que de sens se trouve sage tout-ä-coup?
— Quoi! tu n’as jamais observe qu’unhomme qui ose se battre contre un plusfort guerit de sa temerite lorsqu’il estvaincu? N’as-tu jamais vu que de deuxEtats en guerre celui qui avait du des-avantage aimait mieux obeir ä l’autreque resister? — Quel est donc ce des-avantage qui peut avoir rendu ton pereaussi sage que tu le dis? — Celui de sevoir plus esclave que jamais, apresavoirteilte de recouvrer sa iiberte ; celui d’a-voir echoue toutes les fois qu’il croyaitdevoir ou tenir une enlreprise secrete,ou atlaquer de vive force. 11 voit quetu l’as pris dans tes pieges comme tul’as voulu, et aussi facilement que situ avais eu affaire ä un aveugle, ä unsourd, ä un homme depourvu de sens;il voit que, lorsque tu l’as voulu, tu esresle si impönetrable pour lui, que tul’as enferme, sans qu’il s’en doulät,dans les lieux meines dont il se faisaitun rempart; que tu l’as s ; bien prevenude vitesse, que tu es arrive d’un payseloigne avec une armee nombreuse,avant qu’il eilt rassemble ses troupesqui etaient pres de lui. — Et tu pensesqu'un tel revers, que la connaissancede la superiorite d’autrui peuvenl ren-dre un homme sage ? — Beaucoupmieux qu’une defaite dans le champd’honneur. Un adversaire vaincu dansun combat singulier croira qu’en for-