gare, de l’église et du phare, légère charpente de lanièreset de poutrelles de tôle. Dans la ville même et sur le restede l'ilot, on ne trouve pas d’arhre; pourtant, en plein marais,le squelette d’un immense palétuvier sert de perchoir auxquelques gallinazos qui daignent s’occuper de la voirie. Uneassez belle route a été construite par la Compagnie du che-min de fer, pour permettre à ses employés de faire chaquejour leur promenade hygiénique : elle suit le pourtour del’île et côtoie des marais boueux où le manglier, qui ne dé-passe pas ici la taille d’un arbuste, cache des hordes grouil-lantes de caïmans sous son lacis de racines.
» Au temps de la « fièvre de l’or » et de la grande émigra-tion en Californie, avant la crise commerciale de l’Amériquedu Sud et la construction de la grande voie ferrée du Paci-fique, Colon et son chemin de fer avaient une tout autreimportance qu’à présent. Le mouvement des voyageurs étaiténorme, et bien qu’aiors, comme aujourd’hui, ce lieu ne futpour la majorité d’entre eux qu’une halte d’un jour, la citéd’Aspinwall devint le rendez-vous de musiciens, d’aventu-riers, de chevaliers d’industrie, sans compter les Chinois,les nègres des Antilles , les sang-métis de toute espèce : enun mot, le plus épais de la lie des deux continents. Cefut l’égoût de la race blanche, de la race jaune et de la racenoire. Toute baraque était à la fois auberge et tripot : pasun jour sans batailles, sans vols, sans coups de revolver etsans assassinats. Cette cohue s’adonnait aux plus hideusesorgies; ses excès en faisaient une proie facile pour la fièvredes marais, et la mortalité était grande parmi ces malheu-reux. Il n’en est plus ainsi. Nul voyageur ne s’attarde auxdélices de ce séjour ; la crapule blanche a disparu, les Chinoissont partis pour d’autres lieux, la plupart des nègres sontretournés dans leurs Antilles ; il ne reste à Colon que les em-ployés du chemin de fer, les agents des paquebots, les petitsnégociants en detail, des gens de couleur, population assise,aussi honnête, aussi saine de mœurs que dans toute autreville d’Amérique . Plusieurs.ont appelé leur famille; la pré-sence des femmes a été bienfaisante ; elle a ramené la di-gnité et la douceur de la vie sociale, le respect de soi-même.