chassèrent les maraudeurs à grands coups de bâton. On ditici qu’ils se laissent manger la queue par le tigre sansremuer ni pied ni patte, et qu’au seul cri du maître félinc’est à qui plongera le plus vite pour gagner sa eue va. Lesdeux Verbrugghe, mes braves amis, pour qui l’Amérique ,si grande qu’elle soit, n’a plus guère de secrets, m’apprennentque ce dire se retrouve partout.
» On assure que les alligators ont une longévité extraor-dinaire et qu’ils ne cessent jamais de grandir : arrivés à uncertain âge, ils se couvrent de mousse verdâtre, de verrueset d’excroissances, ils ressemblent alors à s’y méprendre àquelque vieille souche envasée. Moins agiles, ils ne peuventplus happer facilement le poisson au passage, et, presséspar la faim, ils deviennent dangereux pour le bétail et mômepour l’homme. Un certain Juan de Pinoyana, frère d’un denos mac-heteros, naviguant dans une pirogue, vit tout à coupun de ces alligators se précipiter sur lui, son énorme gueuleentr’ouverte. Instinctivement, il épaula son fusil et tira ; ilse retrouva barbotant dans l’eau, sa pirogue brisée; parbonheur le coup était parti, et le monstre, blessé ou sur-pris, l’avait laissé gagner la rive à la nage. Sur le Bayano,près de Jésus-Maria, plantation de cannes à sucre du docteurCratochvill, un caïman de neuf mètres delong et de deux pourle moins de tour, obligeait les habitants du village à setenir constamment en garde ; malgré toutes les précautions,il en dévora deux. Quand un homme s’aventurait seul dansune pirogue, l’alligator rôdait tout autour, puis posait lapatte sur le plat-bord pour la faire chavirer ; si une canoaétait au mouillage, on le voyait tout près, levant au-dessusde l’eau ses épaules et sa gueule énorme, pour flairer lachair fraîche. Une balle bien dirigée délivra le pays de ceterrible commensal. Quand un de ces vieux scélérats devientdangereux, on s’en débarrasse au moyen d’un solide hameçonamorcé d’un canard, le péché mignon de l’alligator. Le boutde la corde est amarré à un arbre de la rive; dès que lemonstre a mordu, on haie sur la corde, et on le tire à terresi fatigué qu’on l’achève à loisir à coups de hache, commeune brebis.