86 PALAIS, CHATEAUX, HOTELS ET MAISONS.
lui les souvenirs, les traits de mœurs qu’il racontait, et l’art d’une époque qu’il avaitpour mission de représenter.
Telles sont les pensées qui nous occupaient quand, après notre travail de la journée,après avoir dessiné et mesuré les diverses parties du château , parcouru les salonsdémeublés, les vastes chambres, et vu par conséquent de bien près l’état des localités,nous allions nous reposer dans un coin du parc de Martainville, délaissé, lui aussi,comme la maison. A propos du présent, le passé se présentait à nous, et, au sujet de cecharmant édifice, encore en fort bon état, Dieu merci ! mais portant en bien des endroitsdéjà les indices de l’abandon, nous songions à tous ces châteaux, tous ces palais, tous cesmanoirs, qui ont disparu au commencement de notre siècle, à tous ces parcs admirablesoù passe aujourd’hui la charrue.
Le parc de Martainville, envahi par les ronces, dévoré par les pousses libres, a perdudéjà ses vastes allées et sa dénomination de parc ; c’est un véritable bois hanté par desmilliers de corbeaux, dont les cris sinistres sont en harmonie avec le sombre silence dela vieille demeure. Si nous avions été au temps où l’on consultait le vol des oiseaux pouren tirer des prédictions, nous aurions eu matière à d’assez tristes pressentiments. À lanuit, nous faisions lever sous nos pas des nuées de ces oiseaux, qui partaient en prolon-geant leurs cris lugubres et arrêtaient leur vol sur l’immense toiture du château. Qu’au-rait dit un augure en présence de cette manifestation ? Un esprit ingénieux et porté àvoir les choses par leur côté heureux n’eût pas manqué de répondre que la vie descorbeaux étant extrêmement longue, partout où ils se posent, ils apportent un heureuxprésage, un signe de longue durée. Quoi qu'il en soit, il aurait abandonné Martainville àses destinées. Pour nous, qui ne vivons pas au temps des augures, nous nous garderonsencore plus de prévoir ce qui l’attend ; et ce qui doit nous occuper avant tout clans cettenotice, ce n’est pas ce que sera le château, mais ce qu’il a été.
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Il faut en faire l’aveu, les documents sont vraiment rares. Aux yeux des chroni-queurs, Martainville a disparu dans l’histoire de la grande cité dont il est si voisin. Grâceà la bienveillance du propriétaire actuel, nous possédons bien, il est vrai, la série complètedes possesseurs du château ; mais leur histoire nous est peu connue. Peut-être n’ont-ilspas eu d’histoire. Il faut après tout jouer un rôle assez important dans le monde pour queClio, la muse austère, daigne vous inscrire sur ses tablettes. Malgré la disette de docu-ments, il nous faut pourtant retracer tant bien que mal le passé de ce château du xv e siècle,dont nous connaissons, par exemple, fait précieux, la date authentique de la construction :le millésime 1485 se lit au sommet de la façade postérieure.
Chemin faisant, nous croyons bon de nous arrêter un instant, à défaut d’autresdétails, sur un fait qu’il nous est donné d’éclaircir, sur une notion que nous pouvonsacquérir. Quand il sait voir et comprendre, un homme habile, et qui a l’intelligence dela vie, se garde bien, en conversation, de circonscrire la causerie dans le cercle étroit