CARRE.1671.
— vovYvAGEs DESFRANCDIS
Avancez; vous allez être témoins de nôtre funeſte ſituation,& peut- Etreaiderez-vous à nôtre ſalut.
CXRRE R ſon guide montérent la colline. II découvrirent bien-tôt laCaravane, compoſée d'une vingtaine de valets,& d'environ cent cha-meaux, qui ſervoient à porter deux cens filles, agées de douze à quinze ans.Elles étoient dans un état, dont la ſeule vüe inſpiroit la pitié; couchéespar terre, la plüpart fort belles, mais les yeux baignés de jarmes& le des-eſpoir peint ſur leurs viſages. Les unes jettoient des cris pitoyables, d'au-tres s'arrachoient les cheveux.
„ JAMAIs de ma vie, dit l'Auteur, je ne ſerai auſſi touché que je le„ fus de ce ſpectacle;& quoique j'entreviſſe une partie de la vérité, je„ demandai au Cavalier Turc qui étoient ces miſérables filles,& d'ouù ve-„ noient leurs lamentations 2 II me répondit, en Italien, que je voyois ſa„ ruine entiére; qu'il étoit un homme perdu,& plus deſeſpéré cent fois„ que toutes ces filles enſemble. Il y a dix ans, ajoꝑta-t-il, que je les elé-„ ve dans Alep, avec des ſoins& des peines infinies, après les avoir ache-„ tées bien cher. C'eſt ce que j'ai pü raſſfembler de plus beau en Gréce,„en Georgie, en Armenie;& dans le tems que je les conduis pour les„ vendre, à Bagdad, ouù la Perſe,'Arabie& le Pays du Mogol s'en four-„ niſſent, j'ai le malheur de les voir périr faute d'eau, pour avoir pris le„ chemin du déſert, comme le plus für.
„ Cr récit m'inſpira une égale horreur pour ſa perſonne& pour ſa pro-
„ feſſion. Cependant je feignis d'autres ſentimens, pour Pengager à nous„ apprendre le reſte de ſon avanture. II continua librement; 8 nous mon-„ trant des foſſes, qui venoient d'etre comblées; j'ai déejà fait enterrer,„ nous dit-il, plus de vingt de ces filles,& dix Eunuques, qui ſont morts„ pour avoir bü de l'eau des puits. C'eſt un poiſon mortel pour les hom-„ mes& les bétes. A peine meme y trouve-t-on de l'eau; ce ne ſont que„ des fauterelles mortes, dont FPodeur ſeule eſt capable de tout infecter.„ Nous ſommes réduits à vivre du lait des chameaux femelles;& ſi l'eau„ Continue de nous manquer, il faut m'attendre à laiſſer dans ce déſert lamoitié de mes eſpérances.„ PENDANT que je déteſtois au fond du cœur la barbarie de cet infame„ Marchand, la compaſſion dont j'étois rempli pour tant de malheureuſes„ filles me tiroit les larmes des yeux. Mais je me crus préet à mourir de„ faiſiſſement& de douleur, lorſque j'en vis neuf ou dix qui touchoient à„leur fin,& que j'appergus ſur les plus beaux viſages du monde, les der-„ nières grimaces de la mort.
„ IgE m'approchai d'une d'entr'elles, qui alloit expirer;& coupant la„ Corde qui attachoit nos outres, je me hatois de lui offrir à boire. Mon„ guide Arabe devint furieux. Je compris, parl'excès auquel il s'’empor-„ ta, combien ces Peuples ont de férocité dans les mœurs. II prit ſon„ arc,& d'un coup de fléche il tua la jeune fille que je voulois ſecourir.„ Enſfuite il jura qu il traiteroit de même toutes les autres, ſi je continuois„ de leur donner de l'eau. Ne vois-tu pas, me dit-il, d'un ton bru-„ tal, que ſi tu prodigues le peu d'eau qui nous reſte, nous ſerons bien-„ tôt réduits à la mêeme extrémjté? Sgais-tu que d'ici à vingt
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