ROXAUME DE SIA M, Lrv. II. 107
tre un pied devant l'autre, nous füͤmes obligés, pour avancer un peu versnôtre terme, d'aller ſucceſſivement à droite& à gauche, comme on lou-voye ſur Mer. Vers deux heures après-midi, le vent nous amena une groſ-ſe pluye, qui dura juſqu'au ſoir. Elle étoit ſi épaiſſe& ſi peſante, quedans Fimpoſſibilité de marcher, les uns ſe mirent à l'abri ſous quelques ar-bres ſecs, d'autres alléèrent ſe cacher dans le creux des rochers,& ceux quine trouvèrent aucun azile s'appuyèrent le dos contre la hauteur d'une ra-vine, en ſe preſſant les uns les autres pour s'échauffer un peu,& pour ré-ſiſter à la violence de l'orage. La deſcription de nos peines ſurpaſſe icitoute expreſſion. Quoique nous euſſions paſſé le jour ſans manger,& quenous n'euſſions bü que de l'eau de pluye, la faim nous parut le moindre denos maux, lorſqu'à Parrivée de la nuit, tremblans de laſſitude& de froid,il nous fut impofſible de fermer l'œæil& mêeme de nous coucher, pour pren-dre un peu de repos.
Auss.i nous crümes-nous délivrés de la moitié de nêôtre miſêère, en voyantparoètre le jour. L'engourdiſſement, la foibleſſe& les autres maux quinous reſtoient d'une ſi fächeuſe nuit, ne nous empéchéèrent pas de tournernos premiers ſoins à rejoindre les Portugais. Mais quels furent nòtre éton-nement& nôtre triſteſſe de ne les plus appercevoir? En vain nos yeux lescherchèrent de tous cêtés. Non-ſeulement nous n'en découvrõimes pas unſeul, mais il nous fut impoſſible de juger quel chemin ils avoient pris. Dansce cruel moment, tous jes maux que nous avions eſſuyés juſqu'alors, lafaim, la ſoif, la laſſitude,& la douleur, ſe réunirent devant nous pournous accabler. La rage& le deſeſpoir ſe ſaiſirent de nôtre cœur. Nousnous regardions les uns les autres, étonnés, à demi morts, dans un profondſilence& ſans aucun ſentiment. Le ſecond Ambaſſadeur fut le premierqui reprit courage. II nous aſſembla tous, pour délibérer ſur nôtre ſort.Apréès nous avoir repréſenté que les Portugais ne pouvoient nous avoir a-bandonnés ſans de fortes raiſons,& que nous avions été obligés nous-méemes de laiſſer nétre premier Ambaſſadeur derriére nous, dans une af-freuſe ſolitude, il nous fit conſidérer que le ſecours que nous avions tiréd'eux ne méritoit pas d'être regretté;& que nous pouvions continuer deſuivre les Cêtes, ſuivant la réſolution que nous avions priſe de concert.II n'y a qu'une ſeule choſe, nous dit-il, que nous devons préférer à tout„le reſte,& qui m'empécheroit de ſentir mon malheur ſi j'avois l'eſprit„ tranquille ſur ce point. Vous éêtes tous témoins du profond reſpect quejai toũjours efi pour la lettre du grand Roi dont nous ſommes les Sujets.Mon premier ſoin, dans nôtre naufrage, fut de ja ſauver. Je ne puismeme attribuer ma conſervation quü'à la bonne fortune qui accompagneto0jours ce qui appartient à nõtre Maitre. Vous avez vu avec quelle„ circonſpection je Fai portée. Quand nous avons paſſé la nuit ſur de„ montagnes, je J'ai tofjjours placée au ſommet, ou du moins, au-deſſus„de nòôtre troupe;& me mettant un peu plus bas, je me ſuis tenu dans„une diſtance convenable pour la garder. Quand nous nous ſommes arrè-„ tés dans les plaines, je Fai toüjours attaché à la cime de quelque arbre.Pendant le chemin, je l'ai portée ſur mes épaules, auſſi long-tems que„ je Tai p;& je ne Tai confice à d'autres, qu'apreès'épuiſement de mes
0 2„ forces.
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OccuHn.CHAMNAN,1686.Pluye quil'eſt encore
plus.
Les Siamoisſont aban-donnés desPortugais.
Leur con-ſternation.
Diſcoursd'un Manda-rin qui relèveleur courage.
Extrèmereſpect desSiamois pourles lettres deleur Roi.