ROYAUME DE SIA M, Lrv. II. 129
mais qui auroient mal réüſſi à tout autre. Un jour qu'il vouloit faire chà-tier un de ſes Domeſtiques, pour avoir oublié un mouchoir, ignorant lescoũtumes du Pays,& Stant d'ailleurs bien aiſe d'uſer de ma faveur pourrendre ſervice à ce malheureux, je m'aviſai de demander grace pour lui.Le Roi fut ſurpris de ma hardieſſe,& ſe mit en colère contre moi; M.Conſtance qui en fut témoin pâlit,& appréhenda de me voir ſévêrementpunir: Je ne me déconcertai point,& je dis à ce Prince, que le Roi deFrance mon Mattre étoit charmé qu'en lui demandant grace pour les cou-pables, on lui donnat occaſion de faire éclater ſa modération& ſa clémen-ce,& que ſes Sujets reconnoiſſant les graces qu'il leur faiſoit, le ſervoientavec plus de zêle& d'affection,& étoient toujours prêts à expoſer leur viepour un Prince qui ſe rendoit ſi aimable par ſa bonté. Le Roi charmé dema réponſe, fit grace au coupable, diſant qu'il vouloit imiter le Roi deFrance; mais il ajoũta que cette conduite, qui étoit bonne pour les Fran-gois naturellement généreux, ſeroit dangereuſe pour les Siamois ingrats,qui ne pouvoient être contenus que par la ſévérité des chätimens. Cetteavanture fit du bruit dans le Royaume,& furprit les Mandarins: IIs comp-toient que j'aurois la bouche couſué, pour avoir parlé mal à propos.Conſtance méême m'avertit en particulier d'y prendre garde à l'avenir,&blàma fort ma vivacité, qu'il accuſa d'imprudence; mais je lui répondis,que je ne pouvois m'en repentir, puiſqu'elle m'avoit réüſſi ſi heureuſe-ment.
Ex effet, loin de me nuire, je remarquai que depuis ce jour, le Roi pre-noit plus de plaiſir à s'entretenir avec moi. Je Famuſois, en lui faiſantmille contes que j'accommodois à ma maniêre,& dont il paroiſſoit ſatis-fait. Il eſt vrai qu'il ne me falloit pas pour celà de grands efforts, cePrince étant groſſier,& fort ignorant(i). Un jour qu'étant à la Chaſſe,il donnoit ſes ordres pour la priſe d'un petit éléphant, il me demanda ceque je penſois de tout cet appareil, qui avoit en effet quelque choſe demagnifique.„ Sire, lui répondis-je, en voyant Vôtre Majeſté entourée„de tout ce cortége, il me ſemble voir le Roi mon Mattre à la téte de„ ſes Troupes, donnant ſes ordres,& diſpoſant toutes choſes dans un jour„ de combat“. Cette réponſe lui fit plaiſir; je l'avois prévũ: car je ſga-vois qu'il maimoit rien tant que d'être comparé à Louis le Grand;& eneffet, cette comparaiſon, qui ne rouloit que ſur la grandeur& la pompeextérieure des deux Princes, n'étoit pas abſolument ſans juſteſſe, y ayantpeu de ſpectacles plus ſuperbes, que les ſorties publiques du Roi de Siam.Car quoique le Royaume ſoit pauvre,& qu'on n'y voye aucun veſtige demagnificence, cependant lorsque le Roi, qui paſſoit ſa vie renfermé dansſon Palais, où perſonne n'étoit jamais admis, pas même ſes plus intimesConfidens, à qui il ne parloit que par une fenêtre; lors, dis-je, que cePrince ſe montroit en public, il y paroiſſoit avec toute la pompe conve-nable à la majeſté d'un grand Monarque.
Au bout de quelque-tems, PAuteur eüũt ordre d'aller avec M. Conſtance,
(i) Tachard parle toüfours de ce Prince, comme d’'un prodige d'eſprit& de jugement;,en quoi ce Pêrs eſt certainement peu croyable.8
FoRkBIN.1685.
Elle lui ag-quiert unnouveau de-gré de faveur.
On Penvoyeà Bancok,pour y batirun Fort.