ROYAUME DE SIA M, L.vv. II. 151
quatorze; C'’toient plutét des ſpectres que des hommes. IIs nous direntque la peſte avoit mis la Ville dans l'etat où nous P'avions trouvée; quela plüpart des habitans étoient morts,& que le reſte s'étoit retiré à la cam-pagne; qu'ils ne pouvoient nous donner aucun éclairciſſement ſur la Logedes Frangois; que les Anglois avoient abandonné la leur, après avoir per-du la plüpart de leurs gens;& que pour eux, ayant des tréeſors immenſesdans leur maiſon, il leur étoit deffendu ſous peine de la vie, d'en ſortir;ſans quoi ils n'y feroient pas reſtés.
DANS la ſituation où gtoit cette malheureuſe Ville, il n'y avoit pas ap-parence d'y trouver un Bâàtiment pour me conduire à Golconde; ainſi ilfallut ſe paſſer d'en voir le Siecge(c). De retour à nôtre bord, où nousannongâmes ce que nous avions appris, il fut réſolu que nous remettrionsà la voile ſur le champ,& que nous ferions route pour le Port de Mergui,ſitué ſur la Cêôte occidentale du Royaume de Siam. Ce ne fut qu'avec unepeine extréme que je me vis contraint de retourner dans un Pays, dontpeu auparavant je me feélicitois d'avoir pi ſortir. Cependant comme cePort eft éloigné de la Cour de plus de cent lieues,& que d’'ailleurs j'étoisdans un Vaifſeau François, je crus que jy ſerois en ſureté contre la mé-chanceté de M. Conſtance.
L.E troiſiéme jour après nôtre départ de Maſulipatan, quelques Matelotsde la Chaloupe qui étoient deſcendus à terre, tombêrent malades. La cau-ſe de leur indiſpoſition ne pouvoit être douteuſe. Le Chirurgien leur trou-vant de la figvre les ſaigna. Le lendemain, j'en fus attaqué moi-même;mais je refuſai de me faiſſer ſaigner. Les autres Matelots qui étoient ve-nus dans la Chaloupe, edrent le fort des premiers& furent ſfaignés commeeux: IIs moururent tous peu de jours après. Ma fievre qui continuoit,éStoit accompagnée d'une ſi grande tranſpiration, que je n'avois preſqueplus la force de parler: Pour comble de malheur, les proviſions commen-Foient à manquer,& il n'y avoit plus dans le Vaiſſeau dequoi faire du bouil-lon. Jamais je ne me trouvai dans une conjoncture plus facheuſe. Ne fa-chant à quoi me déterminer, je m'aviſai de me faire donner du vin dePerſe, dont je büs environ un demi verre,& je m'endormis profondé-ment. Quelques heures aprés, je m'éveillai tout en ſuésur. II me parutque ma vüe gétoit un peu fortifiée. Je revins à mon remède, dont jedoublai la doſe, je me rendormis,& me réveillai encore tout en eau; maisbeaucoup plus ſoulagé que la premisre fois. Je repétai mon remède pen-dant quelques jours, mangeant chaque fois un morceau de biſcuit aprespavoir trempé dans le vin. Delande& le Capitaine qui furent attaquésdu même mal, profitant de mon exemple, refuſérent la ſaignée,& nevoulurent d'autre remède que le mien. Peu à peu nôtre ſanté ſe rétablit.Enfin nous arrivàmes à Mergui, où Pabondance des rafraichiffemens ache-va nôtre guériſon en peu de jours. De dix-ſept qui nous étions embarquésdans la Chaloupe, nous fümes les trois ſeuls qui échapéèrent de cette mala-
die;
(c) Ce Siége, qui avoit commencé le 2 Fevrier, finit le 20 Octobre de la même année,par la priſe de la Ville.
FoRBIN.1687.
Départ duVaiſſeau pourles Côtes deSiam.
Maladiesparmi l'Equi-
pPpage.
Commentl'Auteur emnEchape.
On arriveà Mergui.