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Tome douzième.
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348
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MENDEZPINToO.

Funeſte

CommentPinto évite lamort.

Triſtes ex-trémités aux-quelles il eſt16duit.

Rencontrequi lui ſauvela vie.

348 VOYXYAGESDE MENDEZ PINTO

dans le Port de cette Ville, plus de quinze cens Baàtimens, tous chargés deprécieuſes marchandiſes.

Novs étions à diner, dans la joye d'une ſi bonne nouvelle,& préts àfaire voile avant la fin du jour, lorſque nous vimes ſortir de la Riviere unegrande Jonque, qui nous ayant reconnus pour des Portugais, ſe laiſſa dé-river ſur nous, ſans aucune apparence d'hoſtilité,& nous jetta auſſi- têtdes grapins attachés à deux longues chaines de fer. A peine fmes nousaccrochés, que nous vimes ſortir, de deſſous le tillac de la Jonque, ſoi-xante-dix ou quatre-vingt Mores, qui pouſſant de grands cris firent ſurnous un fen prodigieux. De dix-huit Portugais que nous étions, quator-ze furent tués én un inſtant, avec trente-ſix Indiens de l'équipage. Mestrois Compagnons& moi, nous primes de concert l'unique voye de ſalutqui ſembloit nous reſter. Ce fut de nous jetter dans la Mer, pour gagnerla terre, dont nous n'étions pas éloignés. Un des trois n'en eut pas moinsle malheur de ſe noyer. J'arrivai ſur la rive avec les deux autres. Toutbleſſés que nous étions, nous traverſämes heureuſement la vaſe, où nousenfoncions juſqu'au milieu du corps. Enfin nous nous approchàmes d'unbois, qui nous promit quelque ſureté,& d'où nous eũmes le ſpectacle deR barbarie des Mores. IIs achevéèrent de tuer ſix ou ſept Matelots déjableſſés, qui reſtoient de nôtre équipage; après quoi s'étant hätés de tranſ-porter toutes nos marchandiſes dans leur Jonque, ils firent une grande ou-verture à nötre Vaiſſeau, qui le fit couler à fond devant nos yeux;& dansla crainte d'êtte reconnus, ils mirent aufſi-tôt à la voile(p).

DaAns la douleur profonde où je demeurai avec deux Compagnons bleſ-ſés, ſans eſpérance de remêède, T'imagination troublée de tout ce qui s'é-toĩt paſſé à nêtre vũe, dans l'eſpace d'une demie heure, nous ne pũmes re-tenir nos larmes,& tournant nôtre fureur contre nous mêmes, nous com-mengçâmes à nous outrager le viſage. Cependant apréès avoir conſidéré nô-tre fituation, la crainte des bêtes farouches qui pouvoient nous attaquerdans le bois,& la difficulté de ſortir, avant les tenebres, des marécagesdont nous étions environnés, nous firent prendre le parti de rentrer dansla fange,& d'y paſſer la nuit, enfoncés juſqu'à Teſtomac. Le lendemain,à la pointe du jour, nous fuivimes le bord de la Riviêre, juſqu'a un pe-tit canal que ſa profondeur& la vüũe de quantité de grands lézards noustèrent la hardieſſe de traverſer. II fallur demeurer la nuit dans le mêmelieu. Le jour ſuivant ne changea rien à nêtre miſere, parceque l'herbeétoit ſi haute,& la terre ſi molle dans les marais, que le courage nousmanqua pour tenter le paſſage. Nous vimes expirer ce jour-là un de nosCompagnons, nommé Sébaſtien Enriqueg, homme riche, qui avoit perduhuit mille écus dans le Vaiſſeau. II ne reſtoit que Borralho& moi, quinous mimes à pleurer, au bord de la Riviere, ſur le corps à demi enterré;car nous étions ſi foibles qu'à-peine avions-nous la force de parler,& nouscomptions déja d'achever dans ce lieu nôtre miſérable vie. Le troiſiemejour, vers le foir, nous appergmes une grande Barque chargée de ſel, quiremontoit à la rame. Nötre premier mouyement fut de nous proſterner;