AUX INDESORIENTALES, Lrv. II. 349
& peſpérance nous rendant la voix, nous ſuppliâmes les Rameurs, qui nousregardoient avec étonnement, de nous prendre avec eux. Mais ils paroiſ-ſolent diſpoſés à paſſer ſans nous répondre; ce qui nous fit redoubler noscris& gémiſſemens. Alors une vieille femme, ſortie du fond de la Bar-que, fut ſi touchée de nôtre douleur& des playes que nous lui montrions,qu'elle prit un baton, dont elle frappa quelques Matelots;& les faiſantapprocher de la rive, elle les forga de nous charger ſur leurs épaules,& denous apporter à ſes pieds. Sa figure n’'Etoit diſtinguée que par un air degravité, qui faiſoit reconnottre le pouvoir qu'elle avoit ſur eux Elle nousfit donner tous les ſecours qui convenoient à nôtre miſère:& tandis quenoöus mangions avidement ce qu'elle nous préſentoit de ſa propre main, el-le nous conſoöloit par fes exhortations. Je ſavois aſſez de Malai pour Pen-tendre. Elle nous dit que nôtre deſaſtre lui rappelloit tous les ſiens; queſon àge n'étant que de einquante ans, il n'y en avoit pas ſix qu'elle s'Stoitve eſclave& vôlée de cent mille ducats de ſon bien; que cette infortuneavoit été ſuivie du ſupplice de ſon mari& de ſes trois fils, que le Roi deSiam avoit fait mettre en piêces par les trompes des éléphans;& que de;puis des pertes ſi cruelles, elle n'avoit mené qu'une vie triſte& languiſſan-te. Aprés nous avoir fait le récit de ſes peines, elle voulut être informéedes nôtres. Ses gens, qui écouterent auſſi nOtre malheureuſe hiſtoire, nousdirent que la grande Jonque dont nous leur füimes la peinture, ne pouvoitetre que celle de Coja-Acem, Guzarate de Nation, qui&toit ſorti Ie matindu Port, pour faire voile à PIfle d'Ainan. La Dame Indienne, confirmantleur idée, ajoüta qu'elle avoit vü, à Lugor, ce redoutable Mahométan;qu'il ſe vantoit d'avoir donné la mort à quantité de Portugais,& d'avoirpromis à ſon Propheéte de les traiter ſans pitié, parcequ'il accuſoit un Ca-pitaine de leur Nation, nommé Hector de Sylweira, d' avoir tué ſon pêére&deux de ſes freres, dans un Navire qu'il leur avoit pris au Détroit de laMecque. 1
Nous apprimes enſüite que cette Dame étoit veuve d'un Capitaine gé-néral, qui s'Stoit attiré la diſgrace du Roi,& le chatiment qu'elle déplo-roit. Sa fortune, qu'elle avoit réparée par une ſage conduite, la mettoiten état de faire un riche commerce de ſel. Elle venoit d'une Jonque, quilui Stoit arrivée dans la Rade, mais qui étoit trop grande pour paſſer à laBarre; ce qui l'obligeoit d'employer une Barque pour tranſporter ſon ſeldans ſes Magaſins. Elle s'arreta le ſoir dans un petit Village, ou elle fitprendre ſoin de nous pendant la nuit. Le lendemain, elle nous conduiſità Lugor, qui eſt cinq lieues plus loin dans les terres. Nous lui étions re-devables de la vie: mais ne fe bornant point à cette faveur, elle nous don-na une retraite dans ſa maiſon. Nous y paſſàmes vingt-trois jours, pen-dant leſquels nos bleſſures furent panſées, avec des témoignages d'affectiondignes de la charité chrétienne. Lorſqu'elle nqus vit en état de retournerà Patane, elle mit le comble à ſes bienfaits, en nous recommandant au Pa-
on d'un Navire Indien, qui nous y conduifſit en ſept jours,& qui ne noustraita pas avec moins d'humanité.
MENDEZPINTO.
Il apprend lahaine queCoja-Acemportoit auxPortugais.
Charitéqu'il trouvedans une Da-me de Lugor.