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Tome douzième.
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363
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AUX INDES ORIENTALES, Lrv. II. 363

Novs employàmes deux jours& demi à donner la ſépulture aux morts.Quelques proviſions mouillées, que nous tiràmes des flots, ſervirent à nousſoütenir pendant ce triſte office. Mais comme ces vivres étoient trempés,la pourriture, qui s'y mit bien-têt, ne nous permit pas d'en faire un long u-ſage. En moins de cing jours, il nous devint impoſſible d'en ſupporter l'o-deur& le goũt. Nous nous vimes forcés d'entrer dans les bois, oùu noustrouvant ſans armes, il nous ſervit peu de voir paſſer quantité de bé-tes ſauvages, que nous ne pouvions eſpérer de prendre à la courſe. Lefroid& la faim nous avoient déja ſi fort affoiblis, que pluſieurs de nos Com-pagnons tomboient morts en nous parlant. Faria continuoit de nous rani-mer par ſes exhortations: mais un ſombre ſilence, dans lequel il tomboitſouvent malgré lui, nous apprenoit aſſez qu'il ne jugeoit pas mieux que nousde nôtre ſort. Un jour qu’il s'étoit aſſis, pour nous faire manger, à ſonexemple, quelques plantes ſauvages, que nous connoiſſions peu, un oiſeaude proye, qui s'étoit élevé derriêre la pointe que l'Ifle forme au Sud, laiſſatomber prées de lui, un poiſſon de la longueur d'un pied. Il le prit;& l'ayantfait rõtir auffi-tõt, il nous pénétra de tendreſſe& d'admiration, lorſqu'au-lieu de le manger lui-même, il le diſtribua, de ſes propres mains, entre lesplus foibles ou les plus malades.

ERxsuIrE, jettant les yeux vers la pointe d'où l'oiſeau étoit parti, il endécouvrit pluſieurs autres, qui s'élevoient& ſe baiſſoient dans leur vol; cequi lui fit juger qu'il y avoit peut-étre, dans ce lieu, quelque proye dontces animaux ſe repaiſſoient. Nous y marchâmes en proceſſion, pour atten-drir le Ciel par nos priéres& par nos larmes. En arrivant au ſommet dela colline, nous découvrämes, ſous nos pieds, une vallée fort baſſe, quinous parut remplie d'arbres chargés de fruits,& traverſée par une Riviéred'eau douce. La joye nous avoit déja fait rompre nôtre proceſſion pour ydeſcendre, lorſque nous appergͤmes un cerf, fratchement égorgé, qu'untigre commengoit à dévorer. Nos cris firent auſſi-tôt fuir le tigre, quinous abandonna ſa proye(y). Etant deſcendus dans la vallée, nous y fi-mes un grand feſtin, de la chair du cerf,& des fruits qui s'y offroient enabondance. Nous y praimes auſſi quantité de poiſſons, ſoit par nôtre in-duſtrie, ſoit avec le ſecours des oiſeaux de proye, qui s'abbaiſſant ſurTeau,& ſe relevant avec un poiſſon dans leur bec ou dans leurs ſer-res, le laiſſoient ſouvent tomber, lorſqu'ils étoient épouvantés par noscris(2).*

CEs rafraichiſſemens rétablirent un peu nos forces;& pendant pluſieursjours, Pexpérience augmenta nôtre habileté pour la péche. Le Samedi fui-vant, à la pointe du jour, nous crqmes découvrir une voile, qui s'avan-goit vers PIfle. Mais, P'air étant fort tranquille, il y avoit peu-d'apparen-ce qu'elle y düt aborder. Cependant Faria nous fit rétourner au rivage ouùnos Vaiſſeaux s'étoient briſés,& nous n'y fͤmes pas une demie heure,ſans reconnoiître que otoit un véritable Bätiment. Apreés avoir délibéréſur nos eſpérances, nous praimes le parti d'entrer dans un bois voiſin, pournous dérober à la vüe de ceux qui paroiſſoient approcher. IIs arrivérent

ſans(y) Pag. 239.& précédentes.(2) Pag. 240.Zz 2

MENDUEZPINTo.Extrémités

où les Portu-gais ſont ré-

Faria lesconſole.

Commeneils trouventdes vivres.

Occaſionque la fortu-ne leur offrepour ſe ſau-ver.