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Monumens des arts libéraux, mécaniques et industriels de la France, depuis les gaulois jusqu'au règne de François Ier : 45 planches, contenant plus de 800 sujets, dessinés et gravés au trait par les plus habiles artistes en ce genre : présentant une suite non interrompue de monumens d'architecture, de sculpture et de peinture; de monnaies, médailles, meubles, armes et armures; costumes civils, religieux et militaires; machines, inventions utiles, etc., etc. ... / par ... Alexandre Lenoir
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NOTICE RAISONNÉE ET DESCRIPTI VE

qui, en 926, y soumit à une seule règle plusieurs ordres religieux, tant deFrance que d’Italie , qui s’étaient rendus à l’abbaye de Cluny , et qui vivaientséparément chacun selon les règlemens de son ordre. Alors cette abbayereçut une grande extension. Ce digne abbé, chef de la communauté, agranditet embellit l’église, qui fut regardée comme la plus considérable, la plusriche et la plus belle qu’il y eût en France , Il est pénible d’avoir à regretterun monument de cette nature; mais il était dit que les ravages des barbaresdu neuvième et du dixième siècle ne devaient épargner aucun des monu-mens de la France .

Quant à l’église qu’on voit ici , il n’est pas douteux qu elle ne soit unouvrage du onzième et du douzième siècle. Hugues, dont on voyait letombeau dans le chœur, entreprit de la relever en 1088 ; et elle fut achevéeen 1112, trois ans après la mort de ce saint abbé.

L’étendue (x) de cette église, bâtie en forme de croix archiépiscopale,composée d’une nef, de bas-côtés , d’une coupole , d’un chœur et d’un chevet,est de près de six cents pieds de long sur cent vingt de large; son aspect est desplus imposans.Du temps dePierre-le-Vénérable, qui en était abbé en 1122, onycomptait plus de quatre cents religieux, qui avaient tous place dans le chœur.

En examinant avec attention cette église dans ses détails, on ; peut yreconnaître des additions faites à differentes époques. Le rond-point , ou lechevet, nous a paru d’une construction fort ancienne, c’est-à-dire du neu-vième siècle ; la coupole , les galeries supérieures de la nef et le portailintérieur, du dixième. La grande voûte circulaire, de même que les arcadesde la double galerie construite au-dessus des bas-côtés , sont d’architecturelombarde (2); tandis que les galeries inférieures sont construites en arcadespointues ou ogives. On ne peut pas supposer que les parties inférieures d’untel édifice aient été construites en sous-œuvre; la chose est ixxcroyable etpeut-être impossible. Il est plus raisonnable de dire que le grand caractèrede l’édifice, l’inspection de ses arcs en ogives surmontés d’autres arcs en plain-cintre, de ses colonnes , de ses chapiteaux composites, enfin du bon style deses ornetnens, annoncent le passage du style antique du Bas-Empire au stylegothique, dont le règne de saint Louis a fourni plus tard les plus beaux exemples.

Porte intérieure de legeise de l’abbaye de Cluny. Cette porte, comme tousles portails du même siècle, présente au milieu de son fronton circulaire l’i-mage du Sauveur, accompagné des quatre animaux de l’Apocalypse, symboledes évangélistes , et au-dessous un bandeau d’environ deux pieds de haut, quitient toute la largeur de la porte, et sur lequel est un bas-relief, dont on peut àpeine distinguer les figures à cause des mutilations qu’elles ont éprouvées.

Huit colonnes, dont six ouvragées et deux unies, surmontées de cha-piteaux variés et séparés par une bande de dessins arabesques diversementcomposés (voyez le portail de Saint-Trophime, plancheXV, et sur celle-ci lescolonnes de Saint-Denis ), supportent le cintre, divisé en quatre bandeauxcirculaires, dont les trois derniers sont ornes de sculptures. Les plus rap-prochés du centre représentent des anges à genoux prosternés devant Dieu ,qu’on a placé au haut du cintre ; le suivant est orné de fleurs, et le dernierde vingt-cinq médaillons contenant chacun une lêle.

Au-dessus du portail s’élève une espèce de portique formant une galerie àjour, composée de neuf arcades cintrées, soutenues par des pilastres cannelés.Sous cette galerie est un petit attique formé par un bandeau orné de rosaces ,et dans les angles duquel on voit deux figures assises et deux autres debout:ces figures semblent être les restes d’un bas-relief qui aurait représenté lapremière consécration de l’église.

Détails de la porte de Cluny . Fig. 1 , ornement du chambranle de laporte; pg. 2 , chapiteaux de ses colonnes.

Coupole de l’abbaye de Cluny. Le chœur de l’église de Cluny est séparéde la nef, comme l’indique la vue perspective de celte église , par une portioncirculaire sur laquelle s’élève une coupole de la plus grande beauté, portéepar dix colonnes antiques d’environ trentre pieds d’élévation, dont cinq enCipolin, trois en marbre de Penlhélie , veiné de blanc, les autres en marbregrec ordinaire. Celte coupole est décorée d’une peinture à fresque exécutéesur un fond d’or.

Les persécutions exercées par les iconoclastes contre les peintres et lessculpteurs avaient porté une atteinte cruelle aux arts; mais le zèle des papeset de nos rois de la seconde race les avait tirés de l’inaction où ils lan-guissaient depuis près de deux siècles. Alors, comme l’atteste la magnifiquecoupole de Cluny , que nous avons dessinée sur les lieux, la peinture sereleva plus brillante qu’elle n’avait encore été en France . Cette peinture,dont les couleurs employées soit à la fresque, soit à l’eau d’œufs, conservaientencore toute leur fraîcheur lorsque nous l’avons vue, représente, dans uneproportion de dix pieds environ , Jésus-Christ assis sur un trône supporté pardes nuages, une main appuyée sur le livre des Evangiles , montrant de l’autrele ciel- Cette figure imposante, noble, et d’un style qui rappelle tout-à-faitcelui des Grecs, se détache sur un fond d’or orné de losanges formant

(1) Quoique, sur la gravure, la vue intérieure de cette église ne soit pas placée en têtede notre planche, nous faisons de suiie la description de l’église de Cluny pour ne pasi éparer ce que nous avons à dire de cet édifice.

(2) La belle église de Cluny et ses bàtimensont été démolis presque entièrement par lesnouveaux propriétaires ; la bibliothèque, qui était remplie de manuscrits précieux, et donton a un ancien catalogue où le nombre est porté jusqu’à dix-huit cents volumes, a étépillée ou employée à faire des gargousses pendant les années 1795 et 1794.

mosaïque. Les animaux y térieux de l’Apocalypse, l’homme, l’aigle, le lionet le bœuf sont figurés a opaque coin du tableau (1).

Portail septentrional de l’église de Saint-Etienne de Beauvais . L’égliseSaint-Etienne de Beauvais la plus ancienne de la ville , fut bâtie en 997sur les ruines d’une eha-jeHe dont on fait remonter la fondation aux rois dela première race. Le portail que nous avons fait graver, construit dans legoût lombard , a beaucoup de rapport avec celui de l’église de Cluny .Comme celui-ci, il se compose d’un grand arc, de colonnes et d’un attiqueorné de trois arcades, également ?o tenues par des colonnes.

Le grand cintre, décoré de figures fantastiques dessinées en arabesques,présente à l’œil plus de richesses que celui du portail de Cluny . Dans lecentre on voit trois chimères à têtes de femmes groupées avec un rinceautourné en volute. Ce tableau singulier est encadré d’une espèce de friseplate et tournantesur laquelle on voit des coqs à queue de serpent, tousarrangés les uns à la suite des autres, et attachés par un nœud qui se répèteautant de fois que cela est nécessaire pour garnir l’étendue de la frise. Lesecond bandeau, dont les extrémités posent de chaque côté sur les deuxpremières colonnes du côté de la porte, présente en quelque sorte une répé-tition du même dessin , mais plus ch rgé d’ornemens. Le troisième , dans lemême goût, offre, au lieu de coqs, dix lions retenus par un lacs-courant.Dans le dernier, huit femmes, dont on ne voit que la moitié du corps, sontgroupées avec des plantes qu'il serait difficile de connaître. Les chapiteaux etla corniche sont ornés de sculptures dans ie même goût. (Voyez fig. 1 et 2les détails de la porte Saint-Etienne de Beauvais. )

Le tympan qui supporte la galerie supérieure est couvert d’une sculptureen creux et en relief formant mosaïque, et terminé par deux colonnes.

On voit donc que les ornemens du portail de Saint-Etienne de Beauvais ont un caractère arabe ; ils sont semblables à ceux d’une infinité de monu-mens bâtis en Espagne par les Maures (2). D’après cela il ne sera plus permisde douter que l’architecture pratiquée en France à la suite des conquêtesde Charlemagne ne soit celle des Romains du Bas-Empire, surchargéed’ornemens imités des Orientaux, avec lesquels les Français avaient eu descommunications.

Musiciens. Ces deux miniatures, tirées de la Bibliothèque du roi, nousparaissent dater du dixième siècle.

La première représente deux femmes assises, dont l’une joue d’une flûteà deux tuyaux , l’autre lient une lyre quelle frappe du plectrum , baguetted’ivoire ou de bois poli, pour en faire vibrer les cordes, pendant qu’unejeune fille danse au son de leurs instrumens. Le mouvement vrai, le gestesimple et la grâce naturelle que le peintre a donnés à la danseuse sont très-remarquables, et on est surpris, lorsqu’on pense au temps où ii vivait, detrouver autant de goût dans l’ajustement des draperies et dans le dessin.Cette miniature a beaucoup de rapport avec les peintures qu’on voit sur lesvases grecs.

La seconde miniature représente un jongleur dans le genre de ceux del’Inde , et deux musiciens. Le premier s’exerce à un jeu qui consiste à jeter enl’air successivement et au son des instrumens trois couteaux et trois pommes,et les recevoir l’un après l’autre dans la main ; après avoir répété plu-sieurs fois cet exercice, on reçoit au dernier tour successivement les troispommes sur les pointes des couteaux. Les musiciens jouent, l’un du violon,l’autre d’un instrument en forme de corne que l’on nomme olyphant. Toustrois sont vêtus d’une tunique courte dont les manches, fort étroites, descen-dent jusqu’aux poignets.

Guerrier normand. Nous avons fait graver cette figure, tirée d’une minia-ture de la Bibliothèque du Roi, pour faire connaître d’une manière parti-culière le costume des hommes de guerre qui suivirent Guillaume-le-Conqué-rant dans son expédition d’Angleterre. (Voyez la tapisserie planche XVI et XVIIde la reine Mathilde. ) Celui-ci est barbu ; il tient une lance d’une main et del’autre le bouclier à l’usage des fantassins, qu’on nommait rondelle h causede sa forme ronde. Son épée est attachée à un baudrier, et son casquepointu a la forme d’une mitre, comme ceux des guerriers de la tapisserie de lareine Mathilde. Il est vêtu d’une tunique courte avec des manches ajustées etbrodées, sur laquelle est passée une espèce de casaque serrée, ouverte dans lehaut de manière à laisser salement le passage des bras. Sa chaussure est uneespèce de bas qui s’ouvrait sur le pied, comme nos brodequins, et auquel étaitcousue une semelle de cuir. (Voyez les deux guerriers gravés planche XV.)

Colonnes du portail de l’egeise Saint-Denis. Les deux colonnes arabesquesde l’église Saint-Denis sont une autorité de plus en faveur de notre opinionsur le premier style de l’architecture française dans le moyen âge. Cescolonnes, d’un excellent goût de dessin et de composition, taillées d’un seulmorceau de pierre de liais, sont sculptées à jour , c’est-à-dire que les reliefssont évidés et en saillie sur un fond très-reculé, ce qui produit un grand

(1) Les murs du réfectoire et la chapelle du cimetière de l’abbaye de Cluny étaientégalement peints. Ces peintures représentaient les fondateurs du monastère, les historiensde l’ancien et du nouveau Testament, et le jugement dernier. (Voyez Chron. clun. inbibl. clun. cot. 1640 et 1662. — Mabill. , Annal, ord. S. Bened., tom. 5 , lib. 16, p. 252.)Nous ne disons rien de ces peintures, parce que les bâtirnens où elles étaient n’existaientplus lorsque nous avons visité l’abbaye.

(2) A ceux de la salle de justice à Grenade, du salon des deux Sœurs de l’Alhambra ,des croisées de Tarragone , et de plusieurs autres monumens. (Voyez Voyage pittoresqueet historique en Espagne, par M. Alexandre Delaborde. )