ANALYSE RAISONNÉE ET DESCRIPTIVE
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casaque sans manches, couverte de dessins en or. Son écuyer marche devantlui, et tient par la bride un cheval qui est caparaçonné d’une étoffe bleueavec des fleurs de lys d’or , semblable à celui de Philippe-de-Valois , que nousavons gravé planche XXXIII. Le cheval sur lequel Charles est monté n’aqu’une simple courroie, ce qui, suivant Montfaucon, était une marque desouveraineté. (C’est cette peinture de Monstrelet que nous avons fait graver. )
Danse aux chansons. Cette peinture est tirée d’une historiette de Gérardde Nevers, dédiée à Charles de Bourgogne , comte de Navarre. Elle représentece qu’on appelait alors la danse aux chansons , où les daines et les cava-liers , se tenant par la main , chantaient tour à tour un couplet que l’on ré-pétait en chœur en dansant une ronde. Cette danse a beaucoup de rapportavec celle que nous nommons la boulangère. Cette petite fête a lieu dansl’appartement même du comte ; il y assiste avec sa femme ; tous deux sontdebout et placés sous un dais.
On remarquera que les costumes des dames et des cavaliers sont de la der-nière élégance. Quelques-unes des dames ont des bonnets élevés en pain desucre, qu’on nommait à la syrienne ; ils étaient déjà de mode sous Philippe-le-Bel . Les hommes ont des petits chapeaux d’étoffe avec une plume par-devant; d’autres n’en ont point.
PLANCHE XLIY.
Tapisserie représentant, sous des formes allégoriques, le mariage deCharles VIII avec la princesse Anne de Bretagne .
Nous ne partageons pas l’opinion de Millin, qui, dans son voyage dans lemidi de la France , en parlant de cette tapisserie précieuse, tissue d’or et desoie, dit qu’elle a été fabriquée à Arras , et qu’elle a été faite à l’aiguille. Lacomposition, le style et le goût du dessin que l’on y remarque suffisent ce-pendant pour signaler l’école de Jean Yan-Eyck. Ainsi nous pensons qu’ellea été fabriquée à Bruges , et que c’est l’une des premières hautes lisses qui sontsorties de la manufacture fondée dans cette ville par Philippe-le-Bon , duc deBourgogne. Elle aurait été fabriquée de 1492 à 1498. Roger de Bruges,ou Hugues Vandergoès, élèves de Jean Van-Eyck , en auraient donné ledessin (1).
La composition de cette tapisserie est formée de trois arcades, dessinéesselon le goût du temps, c’est-à-dire suivant le style de l’architecture du quin-zième siècle; chacune d’elle renferme un sujet particulier, et dans l’ensem-ble on compte environ soixante-dix-neuf figures. D’autres sujets se voient au-dessus des deux arcades de droite et de gauche.
L’arcade du centre contient le sujet principal de la tapisserie ; il repré-sente un hommage rendu à Dieu sur le succès d’un évènement qui sembleintéresser, non-seulement la France, mais aussi l’Europe entière. Dieu lePère , vêtu en pape, selon les idées du temps, est assis sur son trône ; il tientd’une main le livre des Évangiles, et de l’autre donnne la bénédiction auxassistans, qui sont à genoux devant lui. Il est entouré de quatre anges, dontun tient un lys; le second porte le glaive de la justice; les deux autres lèventun rideau, et découvrent le trône de Dieu . Les personnages de tous lesrangs et de toutes les classes qui sont à genoux, et forment le premier plan dece tableau sont, un vénérable vieillard, que nous supposons être François II ,duc de Bretagne et père de la jeune princesse Anne ; près de François se trouveCharles VIII, ayant la couronne de France sur la tête; il est suivi de ses offi-ciers et des différens corps de l’état. Le groupe qui est à gauche se composedu pape Innocent VIII, qui occupait alors le Saint-Siège ; son légat, deuxcardinaux, un évêque; des religieux et religieuses de tous les ordres l’ac-compagnent.
Dans l’arcade de gauche on compte treize personnages, deux se distinguentplus particulièrement. L’un est le vieillard vénérable du précédent tableau ;il est debout, richement vêtu, et d’une main il tient une longue verge ornéecomme l’est ordinairement le sceptre des rois; sa main gauche est posée sursa poitrine. L’autre personnage est aussi la même princesse à genoux, dansl’attitude de solliciter la bénédiction du vieillard, et de lui demander sonconsentement pour l’union qu elle a le dessein de contracter. Dans le fond dece portique est un autre tableau, sur lequel on a peint l’image de la Viergetenant l’enfant Jésus dans ses bras. Ces deux mêmes personnages y sontfigurés en prière, et paraissent intercéder Marie pour l’heureux succès deleur entreprise.
Au côté opposé, dans la troisième arcade, on voit une autre scène com-posée de huit personnages : deux sont assis sur un trône d’or, les six autressont debout devant eux. Ces personnages sont un roi et une reine de France ,reconnaissables à leurs couronnes. Les traits du roi désignent Charles VIII ,et ceux de la reine Anne de Bretagne, que Charles épousa à Langres le 6 dé-cembre 1 49 1 > après avoir été fiancé avec Marguerite, fille de Maximilien d’Au-
(2) Cette tapisserie antique, haute de douze pieds environ, sur treize de large, ayaitété achetée par M. le duc de Villars, à la vente du duc de Mazarin , qui l a tenait de sononcle le cardinal. M. le duc de'Yillars, gouverneur de la Provence , avait acheté à vie lechâteau des Aigalades; il y mourut, et a laissé cette tapisserie à M. Mestre des Aigalades,avec tous les meubles qui ornaient le château; elle a passé depuis, avec la propriété, dansles mains de M. Barras, ancien directeur.
Cette tapisserie, apportée à Paris par M. Rondot, a été vue pendant plusieurs années,rue du Chaume, à 1 hôtel des Archives du royaume. C’est là que nous l’avons faitdessiner, avec l’agrément de M. le chevalier Delarue, administrateur de cet établis-sement.
triche. La reine a sur ses genoux un écureuil, et elle tient à la main le cor-don de Y ordre de la Cordelière , qu’elle institua en 1498» et qu’elle fit entrerdans ses armes après la mort de Charles VIII , son premier mari ( 1 ). On re-marquera aussi que le chaperon du roi est herminé en totalité, en souvenirdu don de la Bretagne que la reine Anne fit à la France . Les autres figuresde cette composition sont les personnages de la cour et les gens de la suitedu roi. Au pied et devant la reine sont trois jeunes pages debout, vêtusselon le costume qui se portait alors à la cour.
Au-dessus du roi et de la reine on a figuré une tribune, où se trouventdeux jeunes filles et deux gentilshommes. Ces deux dames sont les filles dequalité qu’Anne de Bretagne introduisit la première à la cour pour lui servirde compagnie : on les appelait les filles de la reine. Le fond de la tribuneest décoré d’une tenture représentant Esther devant Assuérus. Par cettepeinture, on a voulu indiquer sans doute que l’union du roi de France avecAnne de Bretagne a été le sujet d’un bien général. En effet, le mariage deCharles VIII avec cette princesse, la plus belle femme de son temps, cimentala paix et procura de nouveaux états à la France .
La scène du tableau qui est figuré au-dessus de l’arcade à gauche se passedans un jardin planté d’arbres ; on y voit un personnage d’un port noble,en habit de jardinier, et dont le pied est appuyé sur une bêche, qu’il a déjàenfoncée dans la terre ; il est surpris dans son travail par sept personnes, dontl’élégance des costumes indique le rang distingué qu’ils tiennent dans lemonde. Ce jardinier porte la main à son bonnet, qu’il retire de dessus satête avec grâce et politesse.
Le tableau de la droite contient huit personnages, dont le principal nepeut être qu’une princesse ou une dame de distinction. Selon les apparences,elle s’adresse à une magicienne. La table devant laquelle cette femme estdebout paraît garnie d’ustensiles de magie et de vases de différentes formes ;on voit aussi des livres sur des tablettes ; et, d’après l’ordre de sa maîtresse,un serviteur détache un de ces livres pour servir à la consultation.
Ces deux sujets épisodiques ont des rapports entr’eux ; ainsi nous suppo-sons que la jeune princesse qui est peinte ici consulte la devineresse sur unmariage qu’on lui aurait proposé, pendant que ses parens ou des négocia-teurs se seraient présentés au futur, qu’ils ont trouvé bêchant son jardin etcultivant des fleurs. On peut donc considérer ces deux tableaux, ainsi quecelui qui représente Esther et Assuérus, comme autant d’allusions faites aumariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne .
Tableau peint par le roi Réné. Le célèbre tableau peint par le roi Réné,dont on voit ici la gravure, suivant Millin (Voyage du midi de la France,en 1806 ), faisait encore à Aix en Provence l’ornement de la maison del’archevêque. Avant la révolution, il décorait le maître-autel de leglise desGrands-Carmes. Réné d’Anjou était à la fois duc d’Anjou , de Lorraine etde Bar, roi de Naples, et comte de Provence . Ces états lui étaient dispu-tés ; sans doute il aurait vécu plus heureux, s’il eût été seulement comte deProvence (2).
Le tableau que nous allons décrire est peu connu ; c’est un des plus re-marquables de ceux que son auteur a produits. Le roi Réné, dit-on, a peintplusieurs tableaux à l’huile, dans le goût de ceux de Jean Van-Eyck , aveclequel il entretenait des relations : celui dont il s’agit est de ce nombre ; maisnous n’affirmons pas qu’il ait suivi cette méthode, qui était toute nouvellealors, pour peindre ce tableau. Les autres tableaux à l’huile que l’on citepour être de ce peintre sont : un squelette , qui appartenait aux Célestinsd’Avignon, et un Ecce homo chez les Observantins de Marseille .
Le sujet principal, ou le tableau même est contenu dans un cadre de.boissculpté dans le goût arabesque, et qui est couronné par une corniche, aucentre de laquelle est figuré, sur un fond d’or, Dieu le Père ou le Très-Haut; dans la bordure qui entoure ce tableau, sont aussi représentés lesdouze rois de Juda. Deux volets ou portes, également peints, et représen-tant dans 1 intérieur des sujets qui appartiennent spécialement aux opinionsreligieuses et à l’état civil du peintre, se ferment et servent à préserver lapeinture des injures de l’air. Ces portes, à l’extérieur, représentent l’annon-ciation de la Vierge. D’un côté , on voit l’ange Gabriel debout, qui remplit
(1) L’ordre de la Cordelière était réservé aux femmes veuves, qui, pour y entrer, de-vaient faire preuve de noblesse. La décoration était une cordelière d’argent, dont leschevalières environnaient leurs armes, avec cette devise : J’ai le corps délié, pour ex-primer que la mort de leurs époux les avaient affranchies du joug du mariage, et remisesen liberté. Cet ordre s’est éteint; mais l’usage a subsisté, pour les veuves de qualité , demettre autour de leurs armes une cordelière semblable à celle d’Anne de Bretagne .
Le portrait de cette reine que l’on voit ici n’est pas le seul où cette princesse soit repré-sentée ayant un écureuil sur son bras.
(2) Yoici ce que Millin rapporte sur Réné d’Anjou : « L’ambition n’avait ancun em-pire sur son cœur. Il était occupé à peindre une perdrix lorsqu’on lui annonça la pertedu royaume de Naples , et il ne discontinua pas son ouvrage. »
“ Laissant la vie publique, pour laquelle il était né, il se livrait par sentiment auxdouceurs de la vie privée ; il aimait les sciences utiles ; il favorisait l’industrie, protégeait1 agriculture ; il se plaisait à cultiver les fleurs; il encouragea la culture du mûrier; lesprovinces septentrionales de la France lui doivent l’œillet de Provence, la rose de Pro-vence , dite de Provins , par corruption, et les raisins muscats. Il était versé dans la con-naissance des livres saints et de la théologie ; il était aussi avancé qu’on pouvait l’êtrealors dans les mathématiques. Mais l’art de peindre faisait son principal amusement : ilreste encore de ses peintures sur des vitres, des murs et dans des manuscrits. » (La bi-bliothèque du Roi possède plusieurs manuscrits qui sont ornés de belles peintures du roiRéné. Ce recueil précieux se publie dans ce moment par la lithographie.