en Sibérie. 195
quefois à vil prix ; on arrache souvent des enfants des bras de leursmeres, pour les vendre à des personnes livrées a la débauche. Lajoie dont les autres Peuples jouissent en mettant au monde le fruitde leurs amours légitimes, n’est point faite pour les Russes. Cefruit est au contraire une source d’amertume pour une jeune femme :elle sait que cet enfant peut lui être enlevé au moment qu’il joue surses genoux ; elle l’allaite, elle se donne des soins pénibles pour l’éle-ver ; il se développe , Lc le terme où elle pourra en être privée ap-proche chaque jour : elle ne peut jamais se flatter qu elle trouveradans cet enfant chéri un soutien, un ami dans fa vieillesse. Si plusavancé en âge il est témoin des larmes que ces affreuses réflexionsfont verser à sa mere , il lui en demande la raison ; il lui prendles joues avec ses deux mains, il les couvre de baisers , 8c finit parpleurer avec elle.
Les animaux les plus vils jouissent des plaisirs attachés â la nais-sance de leurs petits : l’homme en Russe est le seul être qui ne puissepas en goûter de semblables. Cet avilissement y détruit tous lesprincipes d’humanité , 8c toute espece de sentiment. Étant entré ,à mon retour de Tobolsk à Saint-Pétersbourg , dans une maisonpour m'y loger, j’y trouvai un pere enchaîné à un poteau au milieu desa famille : aux cris qu’il faisoit, 8c au peu d’égards de ses enfantspour lui, je jugeai qu’il étoit fou; mais point d u tout. En Russeceux qui font chargés de recruter les Troupes, parcourent les Villa-ges ; ils choisissent les hommes propres pour le Service, ainsi queles Bouchers vont par-tout ailleurs dans les étables pour y marquer .les moutons. Son fils avoit été désigné pour servir ; il s’étoit sauvéfins qu’il s’en apperçût : le pere étoit prisonnier chez lui ; ses en-fants en étoient les Géoliers, 8c on attendoit chaque jour son Juge-ment. J éprouvai â ce récit, 8c au tableau que j’avois fous les yeux ,un frémissement d’horreur , qui m’obligea daller prendre â l’ins-tant un logement ailleurs.
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