XXIV
INTRODUCTION.
C’était au gouvernement provisoire, composé d hommes éner-giques, à continuer l'oeuvre parisienne et à la propager par toutela France ; il te fit avec l'audace la plus heureuse et sans coup fé-rir. Pas une autorité constituée dans les départements n'osa ré-sister à ses injonctions.
Il fallait à celle crise une solution, et un ordre de choses régulierdevenait nécessaire. On commence par proclamer Louis-Philippe,duc d’Orléans, lieutenant-général du royaume. 1,’onlhousiasmegénéral, accordé surtout aux noms des l.afayctle, Ladite, Audry-de-Puyravoau et autres, l’accepte comme tel. Charles X , les yeuxdessillés, veut au moins épargner à la France une guerre civile : ildélie ses serviteurs de leurs serments de fidélité, et abdique enfaveur de son petit-fils, Henri de tîordeaux, innocent rejeton au-quel on ne peut reprocher (pie son origine.
Mais, pour cela même, il était trop lard. Le drapeau de la répu-blique et de l’empire, aux trois couleurs glorieuses, flottait sur lesédifices de la capitale et annonçait la fin de la légitimité'.
Le vieux lîourbon s’éloigne donc; on lui a donné pour sauve-garde trois commissaires. Sur sa route on reste muet ; à peine siquelques acclamations, il Cherbourg , pleurent on fêtent son dé-part. Sans doute, il vil dans celte indifférence un arrêt décisif ; carexilé, il s'opposa toujours à tout projet de réaction, et, après avoirbu la lie du calice, on le vit mourir , donnant au monde le spec-tacle sublime d’une résignation royale sans arrière-pensée : de tellesorte qu'on a pu dire avec raison , que ceux-là seuls oui jeté desinjures à sa tombe, qui l’avaient abandonné à l’heure du danger.Ses ennemis les plus acharnés avant et après 1830, ont été una-nimes pour reconnaître que depuis sa chute sa conduite avait étégrande, digne et réparatrice.
Cependant, le 3 août 1830, le lieutenant-général convoque solen-nellement les Chambres : celle des députés s’occupe d’abord demodifier dans un sens libéral la Charte constitutionnelle, puis dedonner à l’état un chef définitif. Le 7 août, de concert avec l'autrechambre, elle proclame le duc d’Orléans , non plus roi do France et de Navarre, mais toi des Français , sous le nom de Louis-Phi lippe 1 er . L’élu des représentants de la nation accepte, et Lafaycltc,le vieux soutien des idées républicaines, l'embrasse en l’appelantla meilleure des républiques.
Celte fois, en effet, la France entrait dans une nouvelle phasede gouvernement. Ce n’était plus le roi octroyait ses liber-
tés, c’était elle qui les plaçait sous sa sauve-garde. Louis-Philippe ayant juré de maintenir la Charte présentée par les Chambres , de-venait le mandataire par excellence des Français . 11 avait procla-mé , peu de jours avant : que désarmais cette Charte serait unevérité'.
11 n’y eut par tout le royaume qu'un cri d’enthousiasme à peuprès universel: pas plus (pie celle de juillet, la révolution du 7 aoûtne trouva de contradicteurs.
Érn.oci'E.
I.ouis-Phitijrpe 1 er .
Sans doute l’élan populaire n’avait pas calculé les conséquencesdes trois jours. Elles se levèrent tout d’un coup violentes, ter-ribles, menaçant de fondre sur " entière et en particuliersur la France , comme nue de ces trombes furieuses qui, en mer,viennent à l’improviste emporter les vaisseaux dans leurs tour-billons , et les jettent, à la cèle tout brises.
Louis-Philippe avait été élevé à l’école des tourmentes politiques.De longs malheurs personnels lui avaient appris ce (pie coûtentles révolutions aux hommes comme aux empires: il avait assistéen témoin réfléchi à quarante ans de noire histoire la plus turbu-lente. Or, comment trouva-t-il la France ? Elle bouillonnait d’agita-tions confuses ! C’était partout comme une fièvre : on ne faisait, onne disait rien qu’avec passion. Tant de jeunes gens, dans l’espé-rance d’une guerre générale, se présentaient au recrutement,qu’on était obligé de les refuser. Une telle ferveur de spéculationsphilosophiques dévorait les esprits, que plusieurs religions pré-tendues nouvelles parurent à-la-fois. Nous nous contenterons deciter la religion saint-simonienne, (pii, malgré scs erreurs sansnombre, a eu sur notre présent et aura sur notre avenir une im-mense influence par l’infiltration dans les masses de deux prin-
cipes des plus féconds; ce premier : que rien dans la société nedoit être accordé cpi’à la capacité ; et cet autre : que la culture desintérêts matériels est le nécessaire (te tout système
religieux. La littérature se livrait à des écarts d'une exagérationdifficile à concevoir. Le commerce était tout meurtri de la crise im-mense (pii avait détraqué instantanément tout le mouvement ettoute la chaîne des intérêts matériels.
Au dehors, les peuples imitaient de proche en proche le formi-dable mouvement de Paris . Ici la Belgique secouai! violemment lejoug de la Hollande ; là l’Italie , la Pologne , .s’insurgeaient. Ici unlevain de fermentation menaçait de soulever l’Allemagne contre lasainte alliance. Encore un pas, et la France , comme en 1703, étaitmise au ban des puissances. L’Angleterre, la seule dont les inlé-rêls politiques n’avaient rien à redouter de nous, nous voyaitd’un (ril jaloux occuper militairement Alger , et la menacer defonder dans la Méditerranée une marine rivale de la sienne.
Dans ce conflit, la France avait beaucoup pour elle; ede avaitaussi beaucoup contre elle. Le roi dut hésiter ; mais ce ne fuipoint par une rraintc personnelle. Jamais homme plus coura-geux el plus ferme de sa personne, plus sage et plus persévérantdans ses principes une fois arrêtés , ne tint les rênes d’un gouver-nement.
11 fut résolu de sa part, et adopté de suite par les Chambres : quel’on s'appliquerait, à calmer le tumulte des passions, à donner ancommerce et aux industries la sécurité convenable cl les secoursnécessaires ; à remplacer, par la culture (les intérêts matériels, lafièvre de spéculations intellectuelles qui dévorait les jeunes esprit s;(pi aux demandes exagérées de progrès cl de libel lés politiques ,il serait répondu par l’expression d’une volonté fermement arrêtéede n’admellre qu’un progrès lent, réfléchi, mais certain; enfin(pie l’on donnerait aux puissances aillant de gages de paix quel'honneur national permet Irait d’en donner.
Le règne actuel n’appartient pas encore à I histoire, et porterdès à présent un jugement sur les moyens qui furent employéspour assurer la réussite de cette , appelée du juste mi-
lieu, serait s’exposer à mériter le reproche de flatterie ou de pas-sion. Tout ce que l’on peut dire, c'est qu’ils ont éloigné l’orage.
Au dehors, la France sinon respectée s, l’aélédu moins
en action parles puissances; mais ce respect nous a coûté l’abandonde la Pologne , celui des patriotes de Ions les pays; il nous coûteencore le spectacle affligeant de 1 Espagne déchirée. D’autre pariaussi, la Belgique , dont Louis-Philippe refusa la couronne pourson fils, acté constituée d’une manière forte et analogue à lanôtre sous notre protection. Nous avons consolidé avec gloire,sinon avec habileté, notre complète d’Alger . Notre marine s'esldéveloppée comme jamais, et pas un chiffre de notre armée n’aété réduit.
A l’intérieur, il a fallu en venir aux mains avec les partis. Lesang français a coulé par des mains françaises à Paris , à Lyon , àGrenoble . La Vendée a été soulevée par des imprudents et pacifiéesans trop de violences. A la houle du siècle, l’assassinai politiquea levé sa tôle hideuse; de grandes catastrophes particul ères ontpassé presque inaperçues. 11 a fallu éloigner du pouvoir presquetous les hommes de juillet ; enfin les impôts, dont la réductionétait déjà demandée en 1830, ont été augmentés, et les libertéspolitiques, loin d’êlre étendues, oui été restreintes. Mais d'autrepart, le commerce relevé a pu se livrer aux spéculations même lesplus folles ; l’industrie a pu prendre une face vraiment nouvelle,l’instruction publique a pu étendre sur tous les points une in-fluence plus active, plus multipliée ; tous les services publics ontété organisés avec plus de régularité, jet l’on a pu exiger de tousles ordres de fonctionnaires de plus grandes garanties de capacité;l’on a pu abolir des sources immorales d'impôt, telles que la loterieet les fermes des jeux, et donner ainsi un grand exemple de pro-bité nationale; des soins plns persévérants (pie jamais ont dédonnés à toutes les voies de communications ;de grands établisse-ments ont élé fondés ; l’on a pu songer au remboursement de ladette publique; enfin, après avoir clos par l'amnistie de 1837 lasérie des temps orageux, entrer franchement dans la voie de laculture des intérêts matériels.