Band 
Livre XVII. Indes occidentales.
Seite
645
JPEG-Download
 

POPULATION DES ANTILLES.

645

pour les autres. D’ordinaire la guerre régnait officiellement entre les puis-sances qui se disputaient les Antilles , mais quand même elles étaient cen-sées en paix, les flibustiers de diverses nations n’en continuaient pas moinsla course pour leur profil particulier : après leur passage, il ne restaitplus que des ruines fumantes et des champs dévastés. Et pourtant, le hautprix du sucre, du café, du tabac et autres denrées coloniales, offrant leschances d’une fortune rapide, attirait sans cesse de nouveaux spécula-teurs à risquer leur vie en un périlleux climat et sous la perpétuelle me-nace de la guerre et de l’incendie. Pour défricher le sol et mettre leurschamps en culture, ils n’avaient plus l’aide des indigènes, exterminés dèsles premières années de la conquête, mais ils tenaient à la tâche, sousle fouet du commandeur, les esclaves que des négriers leur avaientapportés d’Afrique , entassés dans l’entrepont des navires : grâce au typhuset à la part de cadavres jetés aux requins, l’air enfermé des cales avait finipar suffire à ce qui restait de la cargaison humaine.

Mais de ce chaos de guerre et d’esclavage ont fini par surgir des coloniesde populations pacifiques dont les éléments primitifs si divers se sont fon-dus en un petit nombre de types dont les transitions sont bien ménagées;la majorité appartient à une sous-race nouvelle, celle des gens de couleurou descendants des blancs d’Europe et des négresses d’Afrique : entre cesdeux races, qui semblaient presque former deux humanités distinctes,le mélange s’est fait, et d’une manière si complète, que sur les cinqmillions d’Antiliens, trois millions au moins sont les représentants de cetype nouveau : ils descendent <à la fois des maîtres et des esclaves et lesréconcilient par leur existence même. Et pourtant les gouvernementsavaient essayé de prévenir par des lois très rigoureuses la formation decette race mêlée qui peuple maintenant les Antilles : on voulait à touteforce empêcher ces unions qui rendaient l’esclavage doublement monstrueuxet qui accroissaient d’autant les dangers d’insurrection. Dans les Antillesfrançaises, les blancs convaincus d’être les pères d’enfants ’mulàtres étaientcondamnés à de fortes amendes, les enfants eux-mêmes étaient confisquésau profit des hôpitaux avec interdiction de rachat et de libération 1 2 . Onemprisonnait ceux qui s’enfuyaient; en cas de récidive, on leur coupaitl’oreilie, et le jarret lors d’une troisième tentative d’évasion*.

Les noirs asservis provenaient de contrées trop différentes et contras-taient trop par les mœurs, le langage, les traditions, pour qu’ils aient pu,

1 Code Noir , article IX,

2 Labat, Nouveau Voyage aux îles; — Lepelletier de Saint-Remy, Saint-Domingue .