ÉLOGE
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d’autant qu’il s’applique aux deux frères. Nous verrons tout-à-l’heure que la mémoire de l’aîné n’a pas été mieux conservée.
Tacite a remarqué que chaque siècle, en général, se montre in-différent au mérite contemporain ; ce qu’il disoit à Rome n’est pasmoins juste ailleurs. Vous n’ignorez pas, Citoyens, qu’on a repro-ché aux François leur négligence singulière à l’égard des hommesillusti'es qui sont nés parmi eux. Bayle répète cette plainte dansplusieurs de ses lettres. Il demandoit si Serranus , traducteur dePlaton , étoit ou n’étoit pas le même que l’historien Jean de Serres .Il ne pouvoit trouver ni livre , ni homme vivant qui pût le luiapprendre. On avoit perdu la mémoire de cet auteur françois quis’étoit si fort distingué dans le seizième siècle , non - seulementcomme théologien, mais comme philosophe , historien et poète ,qu’on le regardoit comme une Encyclopédie vivante. Ses Commen-taires sur l’état de la France servirent à VHistoire Universellede J. H. de Thou ( et ils ont été depuis très - utiles à l’auteur deVEsprit de la Ligue ). Il eut le mérite d’introduire dans l’his-toire l’exactitude des dates. Il fut historiographe de France aprèsdu Haillan et Figuier. Quoique ministre de la religion réformée,élevé à Lausanne , forcé de se sauver à Berne pour éviter d’êtrecompris dans la sanglante tragédie du 24 Août 1^72 , il étoit si mo-déré , qu’il contribua à la conversion d’Henri IV , en lui avouantqu’on pouvoit se sauver dans l’Eglise romaine. Il voulut, commeÉrasme , MelanchthoJi y Dumoulin , Casaubon , Grotius , et tantd’autres hommes célèbres , concilier ensemble toutes les sectes, ouplutôt toutes les familles chrétiennes ; mais on a remarqué que cespacificateurs de religion ne satisfont d’ordinaire aucun des partisqu’ils veulent rapprocher, et s’attirent presque toujours certainementla haine du leur. Ce grand ami de la concorde n’en recueillit, eneffet, d’autre récompense que les injures des deux partis, et l’onsoupçonna même qu’il étoit mort empoisonné. Sanderus le met àla tête de ces détestables adiaphoristes, qui n’ont, dit-il, aucune