DU THÉÂTRE D’AGRICULTURE.
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CHAPITRE IV.
Page = 4 , ( 37 ) Ce bel oiseau , destiné par la Nature à
11 ‘ ® tre l’ornement des lieux qu’il habite , rappelleles honneurs dont il a joui dans les jours bril-lans de notre chevalerie. Aux Cours d’amours larécompense que recevoient les poètes qui avoientremporté les prix , étoit une couronne faite deplumes de paon, qu’une dame posoit sur leurtète. Chez nos vieux romanciers, le paon est qua-lifié du titre de noble oiseau , et sa chair y estregardée comme la nourriture des amans et despreux. Il y avoit alors très-peu de mets qui fus-sent plus estimés : un de nos poètes du treizièmesiècle, voulant peindre les fripons, dit qu’ils ontautant de goût pour le mensonge qu’un affaméen a pour la chair du paon. Les grands seigneursdonnoient très-peu de festins d’appareil , où cetoiseau ne parût comme un mets très-recherché;l’honneur de poser le plat sur la table , étoitdéféré à la dame la plus distinguée par sa nais-sance , son rang et sa beauté.
Aux noces de Charles-le-Téméraire , duc deBourgogne , avec la reine Marguerite d’Angle-terre , en 1468 , on servit cent jmons tous lesjours, pendant une semaine. Ce qui paroîtroitprouver, au reste, que ce mets tenoit plus àl’ostentation qu’à la bonté de la viande , c’estl’attention qu’on avoit de ne servir le paonqu’avec tout l’appareil de sa beauté. On le dé-pouilloit avec soin , on lui coupoit la tète , onle faisoit rôtir entier ; on le recouvrait ensuitede sa peau et de ses plumes , développées etmaintenues avec des fils d’archal, de même quela tête et l’aigrette que l’on replaçoit également,et on l’apportoit ainsi sur la table. On l’y voitdans plusieurs de nos anciens tableaux et denos anciennes tapisseries , qui représentent cessortes de repas.
Il y a tout lieu de croire qu’insensiblementle paon a perdu de cette célébrité , et qu’on arenoncé à en faire usage comme aliment ; leplaisir qu’il procure aux yeux ne dédommagepas toujours de son cri aigu et perçant. Si onen entretient encore quelques-uns , c’est moinsà cause de leurs œufs et de leur chair, que pourcontempler les beautés dont ils brillent ; maisils tyrannisent et maltraitent les autres vo-
lailles , dégradent les combles sur lesquels ilsaiment à s’élever , et dévastent les potagers etles vergers. (Jd. et P.)
(38) Cette circonstance des paons servant desentinelle à la maison de notre auteur , et l’a- r .
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vertissant du danger dans le cours des guerresciviles, est un trait curieux , et qui eût dû êtrenoté dans la vie à'Olivier de Serres . On a beau-coup parlé des oies du Capitole : l’histoire nedoit pas oublier les paons du Pradel. Au milieudes guerres civiles, Olivier faisoitdes remarquesqui dévoient enrichir le Théâtre d’Agriculture.
Quel prodige qu’un tel ouvrage composé dansun pareil siècle , au milieu du chaos affreuxdont la France ne fut tirée que par le règned’Henri IV ! (F. D. N.)
(3ç) Le paon est originaire des Indes-Orien- Page =9 >taies : il passa de-là dans l’Asie-Mineure et dans h,
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la Grèce , où il étoit encore rare et tres-cher dutemps de Périclès . Il commença à paroitre àRome lors de la décadence de la république.
Pline dit que Hortensias , homme magnifiquedans ses dépenses , fut le premier qui fit mangerdes paons à Rome ; Hortensias vivoit du tempsde Cicéron, et étoit son émule dans la carrièredu barreau.
De proche en proche le paon fut transportédans nos climats , où il a multiplie. La Bruyère-Champier, qui écrivoit au milieu du seizièmesiècle, en a trouvé de nombreux troupeaux enNormandie , près de Lisieux ; on les y engraissoitavec du marc de pommes , et on les vendoit auxmarchands poulaillers , qui les portoient auxmarchés des grandes villes, pour les repas d’ap-pareil {deRe Cibariâ, lib. XV, cap. XXVIII).
Il paraît qu’ils étoient encore assez communs dutemps d ’Olivier de Serres , qui en élevoit auPradel ; et c’est faute d’avoir lu avec attentionle chapitre de notre auteur sur cet oiseau, quele Grand d’Aussi met en question, dans la Vieprivée des Français , si c’est dans le Vivarais ,à Paris , ou ailleurs, qu’il a mangé du paon.
(Voyez la note précédente. )
Il a été aussi transporté en Amérique , et il y afort bien réussi ; il y vit comme chez nous , dansla domesticité. Sa constitution robuste lui per-met de résister dans les pays froids , lorsqu’il y
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