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DU THÉÂTRE D’AGRICULTURE.
leur donne les mêmes façons , un fonds qui leurest propre, et qu’on les espace suffisamment ; car,trop écartées , les racines sont spongieuses etcreuses ; trop rapprochées , au contraire , ellessont minces et fibreuses. J’ajouterai, sans crain-dre d’être démenti , que, toutes circonstanceségales d’ailleurs , plusieurs de ces racines , cul-tivées ainsi, sont d’un goût supérieur, à causedu fumier qu’on y emploie en moindre quantité.On sait que les parties des plantes dont l’odeuret la saveur se ressentent davantage de la naturedu sol et des engrais, sont les racines , qui,provenant des jardins, ont, à la vérité, plusd’embonpoint que celles des champs , mais enrevanche moins de qualité.
Il faut convenir que les racines ont toujoursjoui d’une grande célébrité : il existe encore despeuplades qui font consister leurs ressourcesalimentaires dans cette partie des végétaux.Démocrite , Columelle , Varron et Caton, tousces patriarches de l’agriculture leur attribuoientdes propriétés merveilleuses ; ils pensoient qu’unjardin potager étoit ce qui rapportoit le plusdans une ferme, et que le produit suffisoit au-delà pour les besoins du colon. On ne sauroitmême douter que l’usage de ces racines ne fûtétendu jusqu’aux bestiaux , puisque , dans ladistribution de la métairie , les mangeoires sontindiquées pour la subsistance des bœufs pen-dant l’hiver ; et on voit que, du temps d 'Olivier de Serres , plusieurs de ces racines se cultivoienten grand , dans quelques provinces de France ,pour cet objet spécialement.
Une vérité que l’on ne sauroit assez repro-duire , c’est que les racines charnues, soit fari-neuses , soit muqueuses , doivent être , immé-diatement après les graines , placées au nombredes substances végétales les plus chargées departies nourricières ; qu’elles renferment tousles principes qui constituent le corps alimen-taire ; que la plupart portent leur assaisonne-ment avec elles , et n’ont besoin que de la simplecuisson dans l’eau , ou sous les cendres , pourdevenir un comestible salutaire ; qu’enfm , réu-nies plusieurs ensemble , elles fournissent despotages et des purées, que le suc de nos viandeset la farine de nos semences légumineuses peu-vent à peine imiter : c’est donc sous le double
Théâtre d’Agriculture , Tome II.
rapport de la nourriture qu’elles peuvent pro-curer aux hommes et aux animaux , qu’il fautles considérer ; elles favorisent la multiplicationdes bestiaux, le nettoyeinent des mauvaisesherbes et l’abondance des engrais. Il n’y a pasde terreins , de climats et d’aspects où ellesne puissent prospérer : les unes , dans les fondsbas et humides ; les autres , dans les terres quivont en pente et qui sont d’une qualité légère :mais en général c’est dans les terreins chargésde sable et de gravier qu’elles réussissent lemieux , quelle que soit leur aridité; elles peuventy être appropriées , sans nuire à la culture desgrains , toujours plus abondans quand ils leursuccèdent. La plaine de Saint-Denis , près Paris ,dont parle Olivier de Serres (voyez la note ( 17 )de ce Lieu, ci-devant, page 44-3), comparableautrefois à la plaine des Sablons , n’offre-t-el!epas aujourd’hui le tableau le plus intéressant duplus riche potager ? Bornons-nous à citer deuxcirconstances qui, vers la fin du dernier siècle ,m’ont fait connoltre d’une manière frappante lesavantages incalculables de la culture en granddes racines potagères.
Les effets de la disette des fourrages qu’ona éprouvée par l’extrême sécheresse de 1 j35 ,qui n’épargna aucun de nos Départemens , ontété moins funestes à ceux de leurs habitans quiavoient coutume de cultiver en grand les racinespotagères. La grêle désastreuse du i3 Juillet1788 , qui a changé le tableau de la plus richemoisson en un spectacle de la plus affreuse ca-lamité , n’auroit pas enlevé toutes les ressourcesaux cantons qui l’ont essuyée , s’ils eussentcouvert quelques arpens de ces racines. A r ousn avons sauvé, m’ont écrit à cette époque cri-tique plusieurs petits cultivateurs désolés , quele produit des pommes de terre que vous nousaviez données d planter.
Mais lorsqu’il s’agit de nourrir avec des ra-cines un grand nombre de bestiaux , comme ils’en trouve dans les exploitations d’une certaineétendue , les difficultés de couper ces racines ,une à une , ont fait chercher les moyens desimplifier et d’abréger l’opération ; on y estparvenu, au moyen d’une machine armée de dixlames tranchantes , ou de dix couteaux , qu’onpeut faire mouvoir par un enfant, et qui hachent
LU