HUICTIESME LIEU
79 °
boire un vin chaud et miellé : c’est comme sil’on se couchoit pour prendre une rôtie au sucre.Horace, revenant au monde , trouveroit, ce mesemble , une bien grande différence entre sonliquoreux Falerne et notre Champagne mous-seux, qui a, par-dessus le Falerne, le mérited’être à portée de beaucoup plus de monde.Les citoyens les moins aisés peuvent obte-nir, parmi nous , des jouissances plus exquisesque n’en avoient à Rome les conquérons dumonde. Au défaut même des raisins, des fruitsassez communs sont dans le cas de nous fournirles boissons les plus délicates. C’est ce qu’ilnous faut démontrer.
Lorsque je finissois , dans le premier volume ,les notes du troisième Lieu (page 49b), j’aipromis de parler des vins qu’on tire dos fruits,autres que les raisins , les pommes et les poires.Cette partie peut être, en certains cas, avanta-geuse et agréable à la campagne ; tous les fruitspeuvent y servir; mais je m’attache seulement àceux qui sont plus répandus , et qui ont été , ence genre, plus vulgairement essayés.
Nous avons , aujourd’hui , un plus grand in-térêt à développer ce sujet, que du temps d?Oli-vier de Serres . Le vin , le cidre, le poiré , l’hy-dromel et la bière , voilà quelles éloien t les bois-sons de son siècle. Voltaire a remarqué queIlenri IV déjeûnoit avec du vin blanc; les vinsétrangers étoient rares, les esprits ardens peucommuns. On ne connoissoit pas alors les dif-férentes boissons chaudes qui forment aujour-d’hui le fond des déjeuners , non seulement desrois , des princes et des riches , mais des femmesdes halles, des ouvriers des ports , des pauvresmême , en Angleterre; car les pauvres Angloisveulent avoir du thé , et plusieurs fois par jour.M. Arthur Young se plaint souvent que le far-deau de la taxe des pauvres , déjà si lourd en cepays, soit encore aggravé par l’usage que fontdu thé , ou de ce qu’on prend pour du thé ,ceux même qui 11’existent que par la charité pu-blique. On a regardé, dans le temps , comme uneffort sublime , la résolution que prit le peuplede Boston , de renoncer au thé, plutôt que depayer l’impôt du timbre anglois. Ce fut là lepremier et le plus éclatant symptôme de l’in-surrection des Colonies américaines. Je ne sais ,
en effet, si les peuples d’Europe auroient unsemblable courage , et si , pour un motif quel-conque , ils voudroient se priver des produc-tions que pourtant le climat leur refuse. Depuisqu’on a connu plus généralement le sucre ( qui afait, si mal à ptropos, négliger les mouches àmiel) , depuis qu’on a pris l’habitude du thé,du café, du chocolat, etc. ; on s’est accoutuméà regarder ce superflu comme chose très-néces-saire. Mais ce prétendu nécessaire ne peut êtrearraché du sein de la Nature qu’à cinq centmyriamètres ( mille lieues) de notre Europe .Quand la guerre interrompt le commerce desColonies, nous éprouvons ce qu’on disoit jadisdu pain à Rome (lorsque les flottes de l’Égypte n’arrivoient pas à temps), que la subsistance dupeuple se trouve à la merci des vents et destempêtes.
D’un côté , les progrès des arts ont rendu sicommuns, par exemple , les procédés par les-quels on distille des eaux-de-vie , des liqueursfortes , que ce qui étoit autrefois un remède assezrare et un secret de pharmacie , est aujourd’huiune pra tique répandue dans le fond de provincesd’ailleurs grossières et de pays presque sauvages.
D’un autre côté, la correspondance établieentre toutes les Nations et toutes les partiesdu monde, a donné de nouveaux besoins. Oncroit ne pouvoir plus se passer aujourd’hui detoutes ces denrées composées , ou lointaines.Je ne veux pas refaire ici le livre de l’abbéRaynal. Ce rhéteur éloquent a du moins eul’esprit de saisir le plus beau sujet de l’histoiremoderne. Il a vu que l’Europe , croyant rendreles Indes esclaves de l’ancien monde , s’est ren-due elle-même tributaire des Indes. Quelledigue opposer à ce torrent qui nous domine?Faut-il , au lieu de le combattre , lui aplanirencore le niveau dans lequel il coule à flots im-pétueux ? Où doit-il s'arrêter? Si le temps , siles besoins nés des progrès des arts et des pro-grès de la marine doivent croître de siècle ensiècle , comme ils l’ont fait sans cesse depuis ledix-septième siècle , quel sera le sort de la pos-térité ? Que deviendra l’Agriculture ? Pourra-t-elle jamais soutenir cette concurrence ?
Je m’arrête. Tous ces problèmes qui pourtantne sont pas étrangers à notre père de famille ,