54 MANIERE DE TRAITER
la société, pour la santé, pour les arts, étoit négligé : ils rap-portaient tout à l’homme moral, et ils ne croyoient pas que leschoses qui n’avoient point d'usage fussent dignes de l’occuper ;un insecte inutile dont nos observateurs admirent les manoeu-vres, une herbe sans vertu dont nos botanistes observent les éta-mines, n’étoient pour eux qu’un insecte ou une herbe. On peutciter pour exemple le vingt-septième livre de Pline, reliqua her-barum généra , où il met ensemble toutes les herbes dont il nefait pas grand cas, qu’il se contente de nommer par lettres alpha-bétiques, en indiquant seulement quelqu’un de leurs caractèresgénéraux et de leurs usages pour la médecine. Tout cela venoitdu peu de goût que les anciens avoient pour la physique ; ou,pour parler plus exactement, comme ils n’avoient aucune idéede ce que nous appelons physique particulière et expérimentale,ils ne pensoient pas que Ton pût tirer aucun avantage de l’exa-men scrupuleux et de la description exacte de toutes les partiesd’une plante ou d’un petit animal, et ils ne voyoient pas les rap-ports que cela pouvoit avoir avec l’explication des phénomènesde la nature.
Cependant cet objet est le plus important, et il ne faut pas s’ima-giner, même aujourdhui, que dans l’étude de l’histoire natu-relle on doive se borner uniquement à faire des descriptionsexactes, et à s’assurer seulement des faits particuliers. C’est, à lavérité, et comme nous l’avons dit, le but essentiel quon doit seproposer d’abord : mais il faut tâcher de s’élever à quelque chosede plus grand et plus digne encore de nous occuper ; c’est decombiner les observations, de généraliser les faits, de les lier en-semble par la force des analogies , et de tâcher d’arriver à ce hautdegré de connoissances où nous pouvons juger que les effets par-ticuliers dépendent d’effets plus généraux, où nous pouvons com-parer la nature avec elle-même dans ses grandes opérations, etd’où nous pouvons enfin nous ouvrir des roules pour perfection-ner les différentes parties de la physique. Une grande mémoire ,de l’assiduité et de l’attention , suffisent pour arriver au premierbut : mais il faut ici quelque chose de plus ; il faut des vues géné-rales , un coup d’eeil ferme, et un raisonnement formé plus en-core par la réflexion que par l’étude; il faut enfin cette qualitéd’esprit qui nous fait saisir les rapports éloignés, les rassembler eten former un corps d’idées raisonnées, après en avoir apprécié aujuste les vraisemblances et en avoir pesé les probabilités.
C’est ici où Ton a besoin de méthode pour conduire son esprit,*1021 pas de celle dont nous avons parlé, qui ne sert qu’à arranger