6 o MANIÈRE DE TRAITER
physiques. Aussi m’a-t-il toujours paru qu’il y avoit une espèced’abus dans la manière dont on professe la physique expérimen-tale, l'objet de celte science n’étant point du tout celui qu’on luiprête. I <a démonstration des effets mécaniques, comme de la puis-sance des leviers, des poulies, de lequilibre des solides et desfluides, de l’effet des plans inclinés, de celui des forces centri-fuges, etc., appartenant entièrement aux mathématiques, et pou-vant être saisie par les yeux de l’esprit avec la dernière évidence,il me paraît superflu de la représenter à ceux du corps : le vrai butest, au contraire, de faire des expériences sur toutes les choses quenous ne pouvons pas mesurer par le calcul, sur tous les eflèts dontnous 11e connoissons pas encore les causes, et sur toutes les pro-priétés dont nous ignorons les circonstances; cela seul peut nousconduire à de nouvelles découvertes, au lieu que la démonstra-tion des effets mathématiques ne nous apprendra jamais que ceque nous savons déjà.
Mais cet abus n’est rien en comparaison des inconvéniens oùl'on tombe lorsqu’on veut applique)- la géométrie et le calcul à desobjets dont nous ne connoissons pas assez les propriétés pour pou-voir les mesurer : on est obligé dans tous ces cas de faire des sup-positions toujours contraires à la nature, de dépouiller le sujetde la plupart de ses qualités, d’en faire un être abstrait qui neressemble plus à letre réel; et lorsqu’on a beaucoup raisonné etcalculé sur les rapports et les propriétés de cet être abstrait, etqu’on est arrivé à une conclusion tout aussi abstraite, on croitavoir trouvé quelque chose de réel, et on transporte ce résultatidéal dans le sujet réel ; ce qui produit une infinité de fausses con-séquences et d’erreurs.
C'est ici le point le plus délicat et le plus important de l’étudedes sciences : savoir bien distinguer ce qu’il y a de réel dans unsujet de ce que nous y mettons d'arbitraire en le considérant,reconnaître clairement les propriétés qui lui appartiennent etcelles que nous lui prêtons, me paraît être le fondement de lavraie méthode de conduire son esprit dans les sciences ; et: si onne perdoit jamais de vue ce principe , on ne ferait pas une faussedémarche, on éviterait de tomber dans ces erreurs savantes qu’onreçoit souvent comme des vérités : on verrait disparaître les pa-radoxes , les questions insolubles , des sciences abstraites ; 011 re-connoîIrait les préjugés et les incertitudes que nous portons nous-mêmes dans les sciences réelles; on viendrait alors à s’entendresur la métaphysique des sciences; on cesserait de disputer , et on.se réunirait pour marcher dans la même route à la suite de l'ex-