Band 
[Tome second.]
Seite
164
JPEG-Download
 

VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE

164

gués : timides dabord, ils se tinrent à lécart;puis, enhardis, ils sapprochèrent. Leur chef,auquel Morrell donne le nom fantastique deNero, se distinguait par des colliers en coquilleet par les guirlandes de fleurs dont sa tète etson cou étaient surchargés.

Le premier il se décida à monter à bord duschooner, tout le frappa de surprise et dé-pouvante. Stupéfait dabord de ce quil voyait, ilse rassura ensuite peu à peu, examina lun aprèslautre les objets épars sur le pont, faisant unefoule de questions dont il nattendait jamais laréponse ; enfin il se mit à gambader comme unfou, riant et poussant des cris. Le cri par lequelson étonnement se manifestait était celui-ci : liettsliller! que Morrell traduisit par « que cestbeau ! »

Nero ne consentit à descendre dans la cabanedu capitaine qu'après avoir fait sonder le terrainpar trois de ses sujets, auxquels Morrell montrales fusils et les pistolets luisans du râtelier dar-mes. Il crièrent rell sliller plus que jamais. Lavue de miroirs provoqua une scène plus cu-rieuse encore. Leur premier mouvement fut lé-garement et l'effroi ; mais ensuite, sétant assu-rés que leurs propres traits étaient reproduitspar le miroir, ils sembrassèrent en poussantdes cris de joie et des éclats de rire. Cette explo-sion de gaieté décida Nero ; dun bond il des-cendit dans la chambre. On samusa de la sorteà faire sur eux diverses expériences dimpressionsnouvelles. Ainsi, un peu de poudre bridée surle pont les fit tous tomber à plat ventre.

Cependant Morrell avait fait divers cadeauxà Nero, qui, se piquant dhonneur, envoyachercher à terre des cocos et dautres fruits quiloffrit au capitaine ; puis, il invita ses hôtes à lesuivre sur la grève. On y entra dans sa case,qui ne différait des autres que par les dimen-sions. On sy assit sur des nattes, au milieu duncercle de femmes assez jolies, et on mangea dupoisson et des fruits qui furent offerts par Nero.

Après le repas, Morrell fit à son tour quelquescadeaux à la reine, et, entre autres objets, illui donna des ciseaux , qui parurent lui faire leplus grand plaisir. Nero alors, pour la premièrelois, se prit à toucher les vêtemens de son hôte,et à sassurer quil y avait-dessous la chair etles os dun homme. Pendant quil se livrait àcet examen, de temps à autre des marques desurprise lui échappaient; puis, quand il eut fini,il se retourna du côté de ses gens et leur débitaune longue harangue, que ceux-ci écoutèrent labouche béante et les yeux immobiles.

Dès que lintimité eut été ainsi établie, les na-

turels , à leur tour, hommes et femmes , firentprésent à leurs hôtes de colliers décaille, debonnets de plumes et de nattes tressées avec soin.Le nombre des sauvages présens à cette scèneavait augmenté peu à peu. On en comptait alorsprès de quatre cents autour des Américains. Ilsentonnèrent un chant solennel qui semblait êtreun acte de remerciement vis-à-vis du généreuxétranger, et celui-ci répondit à cette politesseen imitant de son mieux les gestes et les gri-maces des indigènes.

A la suite de ces préliminaires , Morrell fitentendre au chef sauvage quil désirait faire untour dans lîle, et celui-ci sempressa de conten-ter ce désir. A linstant même on se mit enroute, Nero guidant son hôte, et les sauvagessuivant leur chef avec force gambades. Dès lespremiers pas, Morrell remarqua que tous lesarbres étaient jeunes, ce qui semblait indiquerune île de création récente. Dans le rayon cen-tral , sa vue se fixa sur de petits las de coraux ,disposes par rangées régulières, entrecoupésde sentiers et entourés dune palissade de pieuxfichés en terre. Sur la demande du capitaine,Nero expliqua que cétait des sépultures royales,et que ces amas de coraux indiquaient les lom-bes des gens de distinction. Les cadavres deshommes du peuple étaient simplement jetés dansla mer.

Dans celte excursion, ayant reconnu , sur lacôte S. O., un endroit favorable pour la pècheet la préparation du trépang, Morrell résolutdy conduire son navire. Nero non-seulement yconsentit, mais il lui promit même lassistancede son peuple dans ce travail. Pour preuve sura-bondante de ses bonnes intentions, il envoyaà bord de lAntarclic une provision de cocos, debananes et de poissons.

Dès le lendemain, un détachement de vingt-cinq hommes, armés de haches, fut envoyépour déblayer un espace sur la plage , en facemême du navire. On soccupa ensuite de cons-truire un hangar de 14 pieds de long sur 45 delarge et 35 de hauteur. Ces travaux parurentcharmer les naturels ; ils regardaient, avec unesurprise mêlée dadmiration, la rapidité avec la-quelle les Européens faisaient tomber les arbres.Morrell, en outre, fit défricher un petit mor-ceau de terrain quil sema de graines utiles, encherchant à expliquer aux naturels de quel usageelles pouvaient être pour eux.

Tandis quil poursuivait cette besogne vraimentphilanthropique, un naturel s approcha de lui,lui prit la main avec une expression de reconnais-sance et lui fit entendre quil comprenait le fond