320
VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
révoltante pour qu’il soit possible de les ra-conter.
L’Australien croit aux esprits , à l’influencedes songes, aux charmes et aux sortilèges ; ilattribue à ces influences malfaisantes presquetoutes ses maladies : aussi les remèdes les plusordinaires employés par les kerredais et les mul-garadocks sont-ils des conjurations ou de nou-veaux charmes pour détruire l’effet des pre-miers. Quelques tribus de la Nouvelle-Galles du Sud admettent un bon esprit nommé Koyan, etun mauvais esprit nommé Potoyan. Koyan n’estoccupé qu’à leur rendre de bons offices; maisils redoutent beaucoup Potoyan, sans cesse oc-cupé à leur jouer de mauvais tours. Son arrivées’annonce par un sifflement particulier, bas etprolongé. Les colons, qui connaissaient cettesuperstition, s’en servaient pour se débarrasserdes importunités des sauvages : ils sifflaient àleurs oreilles comme Potoyan. Par la mêmeraison, jamais les naturels 11 e sifflent quandils passent sous une roche ; ils auraient peurque la roche ne tombât sur eux. Ils s’imaginentqu’en faisant rôtir des poissons durant la nuit,ils s’exposent à faire souffler des vents défavo-rables. Collins raconte même à ce sujet uneanecdote assez singulière.
« L’un des canots au service de la colonieayant été un jour retenu dans le port par desvents contraires , les matelots s’amusèrent à ra-masser quelques coquillages, qu'ils voulurentfaire rôtir ensuite pour leur repas du soir .'Unnaturel qui les observait secoua la tête et ajouta :« Le bon' vent ne viendra point, puisqu’on faitcuire du poisson la nuit. » Les matelots n’en fi-rent que rire alors ; mais le lendemain, le pro-nostic du sauvage s’étant vérifié, et les ventsdéfavorables ayant redoublé de force , les An glais maltraitèrent le pauvre prophète , disantque c’était à lui que l’on devait celte contrariété.Lesquels étaient les plus ignorais et les plusbrutes de l’un ou des autrès ? »
Les montagnards australiens croient que lewarwi, sorte d’amphibie approchant du croco-dile, habite les rivières de l’intérieur, et en sortquelquefois pour enlever des enfans qu’il dé-vore ensuite. Suivant les mêmes récits, le cou-pir, autre monstre à figure humaine, se retiredans des cavernes inaccessibles : il peut fairepérir les noirs, mais les blancs sont hors de sesatteintes.
La population indigène de l’Australie a jus-qu’ici échappé à toutes les évaluations statis-tiques. Si l’on voulait toutefois établir un calculen allant du connu à l’inconnu, on n’attein-
drait pas un chiffre plus élevé que celui de100,000 âmes, dont la moitié dans le rayon lit-toral sur une bande de dix lieues environ. D’im-menses intervalles ont été parcourus à l’inté-rieur, sans offrir d’autres habitans que quelquestribus clairsemées , et la chose se conçoit facile-ment , quand on songe au peu de ressourcesqu’offre cette région pour la nourriture del’homme. Si quelques canaux considérables sedécouvrent jamais et fraient une route vers lapartie centrale, ce chiffre augmenterasansdoute;mais il est douteux qu’il arrive au nombre de150,000 âmes.
Partout, d’ailleurs, où les races plus civiliséesont mis le pied , il est immanquable de voirdisparaître graduellement les races primitives etsauvages. Toutes les colonisations ont abouti àla dépopulation des indigènes, et l’Australie ne manquera pas plus que l’Amérique et l’A frique à cette nécessité. A Port-Jackson , lestribus vont chaque jour s’affaiblissant , et• celte décroissance amènera bientôt leur extinc-tion. Toute race qui ne peut se ployer à la civi-lisation disparaît devant elle. C’est la loi du pro-grès lent, mais continu de l’humanité. Ainsi l’Aus tralien , demi-homme , demi-brute , n’avant au-cune des conditions d’amalgame qui peuventcréer, comme ailleurs, une classe métisse, pé-rira tout entier. Dans deux siècles, l’Australie sera l’Europe de l’autre hémisphère, et peut-être y cherchera-t-on vainement alors des abo-rigènes. Ils n’existeront plus que dans nos livres,échos des récits des vieux voyageurs.
CHAPITRE XXXVI.
COLONIES ANGLAISES DE l’aUSTRALIE .
Vers les dernières années du siècle passé, laGrande-Bretagne cherchait un lieu de déporta-tion pour ses criminels, une terre expiatoireoù elle pût envoyer l’écume de sa population,en la faisant servir à ces vastes pensées decolonisation lointaine qui absorbaient alors lecabinet de Saint-James. Grâce à Banks, il son-gea à l’Australie et à Botany-Bay que ce marinavait visitées dans son premier voyage avecCook. Le lieu était propre , en effet, pour unedestination pareille. Distance de la métropole,position commerciale entre l’Océanie et la Ma laisie , heureuses dispositions des indigènes,tout semblait militer en faveur du projet.
La première tentative eut lieu en 1787. Neufbâtimens furent armés pour transporter les con-damnés dans la nouvelle colonie, avec quelques1 soldats d’escorte et des munitions. La frégate