194 HISTOIRE DE P O L Y B E,
vint camper, (a) II falloit qu’il fût aussi intrépide qu’il l’étoit pôur ífejetter ainsi au milieu de íes ennemis, n’aiant ni ville alliée, ni espéran-ce
(a) il falloit qu'Amilcar fût aujst intrépide qu’ill'étoit , four se jetter ainsi au milieu de ses ennemis. ]Polybe s exprime d'une façon qai feroit soupçon-ner d’abord quelque acte d’imprudence heureusedans la conduite d Amilcar, ou quelque choie quien approche extrêmement. On sent bien qu’ilveut louer ce grand Capitaine de sa hardiellè àentreprendre les choies les plus difficiles, les plusembarafiàntes dans l’éxécution, 8c qui semblentmême au dessus des forces humaines. On sentbien, dis-je, fa pensée; mais le terme ne mepa-roît nullement propre à exprimer ce qu’il veut di-re : il y est même tout oppose, 8c par-là il s’enfaut beaucoup qu’il le loue. En effet íòn entre-prise semble d’abord juste au sens véritable du ter-me , par la considération des forces de Barcas , sidisproportionnécs en nombre à celles des Romains,8c qu’est-ce que ces Romains ? Sont-ce des Bar-bares , contre leíquels le petit nombre iuffise pourles vaincre ? II s’en faut bien : car outre qu ils íòntsupérieurs en nombre aux Carthaginois, ils le sentencore par la situation des lieux 8c du poste quitout parsemé de chicanes, peut être défendu parpeu de monde, 8c cependant il y en a au-delà dece qu’il en faut, 8c ceux contre leíquels Barcas vacombattre font les plus braves hommes du mon-de , les mieux disciplinez. & les plus aguerris. Ce-la feroit d’abord croire par tant de difïicultez, quele terme d’intrépide dont notre Auteur se sert,convient parfaitement au Général Carthaginois, 8cpourroit le faire palser pour un homme <jui s ex-pose imprudemment, 8c prelque lans réflexion,dans une guerre très-dangereuiè, 8c même très-fòlle. Car c’cst ce qu’inlinuent ces paroles de Po-lybe, »’aìant ni ville alliée, ni espérance d’aucunsecours. Encore une fois, ne diroit-on pas que I»terme d’intrépide lui sied à merveille? A une de-mie page de là l’on se trouve tout étonné de voirun homme qui n’entreprend rien que par des moiens8c des mesures très-íàges, très-prudentes 8c très-profondes , qui donne tout à cela, 8c rien à la for-tune; il y a bien loin de l’idée d’un Général intré-pide 8c téméraire > à celle d’un homme làge 8cconcerté dans ses deíseirrs. Je ne voudrois jamaisme servir du terme d’intrépide pour représenterun grand Capitaine, sens l’accompagner d’un boncorrectif pour arrêter l’imagination du Lecteurdans se course, 8c l’empêcher d’aller trop loin : carde l’intrépidité à la témérité, quoique l’une soitmoins vice que l’autre, il n’y a qu un tour de ma-nivelle à donner pour les joindre ensemble. Cetour de manivelle ne gâte rien de la réputationd un soldat, ou d’un avanturier, qui cherche à fai-re fortune à quelque prix que ce soit : mais celled’un Général d’armée est toute faite,puisque tou-te la fortune d’un Etat est dans son armée, dontla conservation dépend de se sagesse 8c de sa pru-
prudence, 8c non d’un coup de témérité, ou d’in-trépidité.
M. de la Rochefoucaut , dans ses maximes ,définit l’intrépidité sens aucune exception du coupde manivelle. Il 1 appelle une hardiesse, une as-surance , une force extraordinaire de l’ame quis’éléve au dessus des désordres 8c des émotions,que la vue des grands périls pourroit exciter enelle. Cette définition me semble défectueuse, el-le ne fournit point une idée assez distincte del’intrépidité, qui nous paroît très-voisine de l’in-conlìdération 8c de la brutalité.
Saint-Evremont distingue l’une de l’autre , sensêtre à mon sens plus éxact. La brutalité ménequelquefois, dit-il, aussi avant dans le péril quel’intrépidité; mais celle-ci marche avec connois-sence, 8c l’autre par un emportement aveugle 8cféroce. Qu’est-ce donc que ceci ? Personne n’au-roit-il pris garde à cette contradiction ? Je pen-se que non: quoi, cette intrépidité, qui marcheavec connoissance , avance autant dans le périlque la brutalité aveugle 8c féroce. Si celle-ci estl’un 8c l’autre , elle doit "de beaucoup enchérirsor la première : elle doit se précipiter dans lesdangers ses plus terribles 8c les plus affinez ; ceque ne fait pas une vertu qui marche avec con-noislànce.
, L’intrépidité qui n’est liée à aucun correctif,n a qu une face : c’est un mépris déterminé de lamort, une ivresse de courage qui nous ôte le ju-gement , un emportement plein de fougue quinous aveugle sor les périls, 8c nous les rend touta fait méprisebles. Cette définition, que je m’i'magine, me semble juste: si j’avois à louer unAmilcar, un Sertorius, un Gustave-Adolphe, unCoudé, un Turenne, 8c quelques autres grandsCapitaines , qui ont entrepris les choses les plusdifficiles , je dirois que ces grands hommes nemanquoient en rien de cette intrépidité éclairéequi nous conserve libres 8c tranquilles dans lesgrands dangers, qui marche avec connoifiance àI exécution des entreprises les plus hérissées fiedifficultez, qui paroissent même téméraires 8cinsormontables aux esprits 8c aux courages me-diocres, 8c dont elle vient à bout : bien moinspar la force 8c par le nombre, que par la fcse 11 'ce & la grandeur du génie de celui qui en estorné , 8c par les ressources qu’il trouve en lui'même.
Je ne sei si on peut appeller une action iutré'pide dans Amilcar , ce qui n’est qu’un effet fi cl’habilete de cet excellent Chef de guerre. ° stdit qu un Général d'armée est intrépide 8c déter-mine, lorlquavec des forces très au-delsouscelles de son ennemi, 8c le désavantage des lieu*»il va 1e combattre 8c l’attaquer de droit front»8c le bat. Cette hardieíse surprend 8c étonne, ^