livre i. CHAP. XIII. ic>j
Cc d’aucun secours. Maigre cela il ue laiíîa pas de livrer de groíïès ba-tailles aux Romains, & de leur donner de grandes alarmes. Car d’a-
bord
chacun tombe en admiration. II faut voir , di-ront les experts, fur quoi cette admiration est fon-dée. II ne faut pas juger d’un Général fur l’évé-nement : il faut éxaminer les moiens qu’il a choi-sis pour vaincre. Si l'on ne remarque rien que demédiocre 8c de fort commun dans là conduite, lil’on n’y volt qu’un homme qui donne tout à lafortune par un désir immodéré de ^gloire , ou parUne boutade qui lui aura pris, voilà 1 homme in-trépide tout court, qui s’élance lans réflexion audessus de tous les obstacles •. il vient de les vain-cre, mais il ne les eût peut-être pas regardé d’unœil fixe, s'il les eût connus. L’on peut dire qu’ilest heureux s’il réussit une seconde fois dans uneavanture aussi périlleuse, mais il n’en sera pas plushabile. Ce font deux victoires où la prudence n’aaucune part, 8c où l’ignorance du vaincu lé trou-ve dans toute son etendue.
Si l’on voir un Général à k tête d’une petite ar-mée contre un autre , qui lui oppose le nombre£t la force en tout, & que le premier par des mou-vemens bien concerter, se serve de l’avantage despostes, 8c rende tous ses desseins inutiles, dans lete m s qu’un autre n’oferoit paroître en campagne,c’est la conduite d’un grand Capitaine, 8c non pasd’un homme intrépide ; parce que son habileté ap-planit les plus grands obstacles, 8c les rend très-praticables. S’il se trouve dans un avantage égalde terrain, ou s’il se voit dans la nécessité de ha-sarder une affaire, il ira hardiment au-devant deson ennemi, fondé sor son habileté, 8c la bontéde son ordre de bataille fin , rulé 8c profond ; ill’attaquera 8c remportera la victoire, non par unplus grand courage contre un moindre ; ni par uneffet du h&zard, mais par la science, par l’adres-so, 8c par un plus grand art dans fa tactique : peut-°n dire qu’un Général ne íàuroit le conduire de lasorte sens une très-grande intrépidité ? Ce seroittres-mal le louer , c’est plutôt un homme très-eourageux, qui ne hazarde rien contre les lumiè-res de se prudence, quoiqu’il le semble en appa-rence, 8c en ne considérant que ses forces ; c’estu n grand homme, un grand Capitaine, que lesdifficultez encouragent loin de le rebuter,8c dontf étendue 8c la pénétration lui fournissent une in-finité de ruses & de ressources pour exécuter ceque les autres croient impossible, parcequ’ils sontdénuez de cet esprit 8c de ces connoiflànces , 8cqu’ils n’agissent que par la maxime que la fortune,favorise les intrépides 8c les audacieux. Cette ma-xime ne fait pas toujours fortune, elle tire sou-v «nt se force des avantages précédens , 8c d’unePlus grande ignorance dans l ennemi, ou du ha-z aid.
H n’y a point de hazard, dira quelqu’un : rienne se fait lans cause; j’y consens-, cette cause setr °uve donc dans l’infustifance du vaincu. Saint-
Evremont dit quelque part, que le courage duMaréchal de Châtillon étoit une intrépidité lente8c paresseuse. Je ne comprens paS cela. L’intré-pidité est vive 8c impétueuse, 8c très-oppoíée à lalenteur, fins être trop éclairée. Si elle est accom-pagnée de beaucoup deiprit, elle est ordinaire-ment imprudente 8c fins réfléxion, parce qu’ellcest trop bouillante 8c trop emportée : rarement el-le se trouve jointe à toutes les qualitez militairesdes hommes du premier ordre ; il s ’en est vû deceux-ci qui ont été très-intrépides, mais d’une in-trépidité prudente 8c éclairée. On peut mettre aunombre de ces grands hommes Alexandre leGrand, Amilcar , Sertorius , Gustave-Adolphe,Charles XII. Rois de Suéde, Henry le Grand 8cle Prince de Condé : s’ils se sont égarez quelque-fois , c’est à cette intrépidité trop allumée 8c tropemportée dans certaines occasions qu’ils ont dû enattribuer la cause.
Si le grand courage du Maréchal de Gassion, oupour mieux dire, son intrépidité éclairée, le ren-dit comme fougueux dans pielque toutes ses ac-tions, c’est qu’il n’avoit plus rien à fane qu’à sui-vre l’ardeur de son tempérament, après avoir pen-sé , réfléchi 8c délibéré à loisir sur ce qu’il voùloitentreprendre. II est certain que sa raison restoittoujours libre 8c entière ; cela lé reconnoît assezdans les combats qu’il a donnez, dans le commen-cement comme dans les soites. Ceux qui impu-tent ses íûccez à la fortune, sont ou injustes , oupeu capables d’en juger. Il rendit toujours boncompte de ses temíritez, , dit je pense son Historien,il avoit établi parmi les gens du métier les plus en-tendus , que la spéculation étoit merveilleuse dans lecabinet-, mais qu’ilfalloit nécessairement de l’auda-ce & de l’aSHon a la guerre. Cette maxime, queson Historien lui fait débiter, est vraie en un sens,8c ablùrde en l’autre, 8c ces gens du métier lesplus entendus qui l’avoient embrassée fans restric-tion , n’y entendoient rien : à moins que par laspéculation qu’il louoit dans le cabinet, il n’cn-tendît 1 étude 8c la recherche des moiens Sc desmeiures dont ou se servira en campagne. Je con-fesse, 8c c’est un axiome, qu’il faut de 1 audace5cde faction à la guerre : mais cela ne veut pas direqu’il faille rn ôter le conseil, la délibération 8c laméditation, ou la spéculation. La guene est unescience comme la plupart des autres, qui sont spé-culatives 8c pratiques. Par cette maxime ce Ca-pitaine veut nous ôter la liberté de penser, de mé-diter, 8c de raisonner sor ce qu’il faut faire avantque d’en venir à l’éxécution 8c à la pratique. IIfaut donc agir machinalement, 8c ne réfléchir furrien à la guerre. L’action 8c l’éxécution d’une en-treprise ne peuvent être qu’une fuite de !a nrédi-. ration 8c du raisonnements l’on juge par les ac-tions de ce Général, que la Ipécuìation lui étoit
d’un
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