no HISTOIRE DE POLYBE,
lui venoient au-devant. Le combat sut des plus furieux, des plus vifs & des plus obsti-nez , & tel qu’il ne s’en est guéres vû de semblable sur mer. II dura depuis dix heuresdu matin du 29. Mai, jufqu’à dix du soir, fans que la nuit eût été capable de le finir ,dit l’Historien de Louis XIV. L’Amiral François se retira bravement fans avoir perduun seul vaisseau. Une si belle action ne méritoit-eìle pas de finir heureusement & glo-rieusement? Je l’aurois souhaité en faveur de nos ennemis mêmes, & de tout mon cœurpour Iintérêt de la vertu, si ces ennemis eussent .été à la place du.Comte de Tourvil-le, & qu’ils se fussent rencontrez dans une situation toute semblable, & commandezpar un homme d’un courage & d’une conduite égale. Ce brave Vice-Amiral, dont larfòiblesse ne sembloit pas permettre le moindre équilibre contre des forces si supérieures,car le nombre des vaisseaux fait tout, ou devroit tout faire dans les combats de mer ;parce que celui qui outrepasse les ailes de son ennemi les double fans peine, & cepen-dant cet avantage ne servit de rien à nos ennemis, c’est ce qu’on trouva de fort surpre-nant: ce brave Vice-Amiral, dis-je, se retire pourtant par une retraite, qui pouvoirêtre mise au nombre des plus belles & des plus célébrés, si la mauvaise fortune, plutôtque la valeur de nos ennemis, ne se fût mêlée de nos affaires. La marée nous manqua,parce que ce combat se donna fort près de terre ; cet accident nous fit perdre quatorzevaisseaux presque tous du premier rang, qui surent brûlez ou coulez bas à Cherbourg& à la Hogue, & l’on peut dire que fans ce malheur, qui nous fit abandonner la mer& notre marine fans beaucoup de sujet, nos ennemis fussent sortis três-honteux & très-mortifiez de cette affaire.
La Cour de France n’eut-elle pas agi plus prudemment de marquer un peu moinsd’impatience, & de jouer au plus sûr? L’escadre de la Méditerranée étoit en mer de-puis long-tems, & c'est par cette feule raison qu’il salloit l’attendre à Brest , ou lui allerau-devant. Cette jonction étoit bien plus facile & plus assurée que celle de Barcas avecHannon, puisque le premier avoit les forces de terre des Romains fur les bras, qui nelui permettoient pas de* s’assoiblir íàns une extrême imprudence. Nous trouvions-nousdans ce cas ? II s’en saut bien, puifqu’il nous étoit libre de faire tout ce qui pouvoitaider à notre entreprise ; au lieu que nous bazardons témérairement & imprudemmentune partie de nos forces, lorsqu’une attente de peu de jours nous met en état de com-battre avec le tout ; car puisqu’il s’en fallut de fort peu que les ennemis ne sussent bat-tus avec cette moitié de nos forces, on peut s’imaginer en quelle passe nous aurions été,& à quoi nous devions nous attendre, si l’escadre de Totilon se sût trouvée de la par-tie : jamais victoire n’eût été plus complette ; cela fait voir combien les braves hommesfont malheureux, lorsqu’ils se voient forcez par des ordres supérieurs de fe livrer à cer-tains genres d’attaques, où quelque expérimenté & habile que l’on soit, & quelqueparti que l’on prenne, on donne lieu à son ennemi de s’applaudir de son triomphe bienou mal fondé.
J’ai ouï dire à des Officiers qui s’étoient trouvez dans cette affaire, & très-capablesd’en bien juger, que le Comte d’Etrées, aujourd’hui Maréchal de France, auroit p ujoindre son Vice-Amiral, s’il n’eût relâché & resté à Brest; mais fait-on quels étoiessses ordres? Suspendons donc notre jugement: car pour la possibilité de la jonction on nela met pas en question, elle étoit manifeste : du moins au sentiment de ceux qui en si*vent plus que moi. Barcas fit peut-etre bien de n’aller pas au-devant du secours qnîlui venoit de Carthage. On comprend , par ce que dit notre Auteur, qu’il lui étoitimpossible, & qu’il fit bien par cela seul qu’il ne le fit pas. Je puis décider fur celui-ci íàns craindre que l’on m’en blâme; mais ce feroit témérairement à l’égard de Fautif’brave, entendu & courageux, comme chacun fait, & comme il l’a fait voir en & ntd’occasions; il salloit qu’il eût de bonnes raisons pour rester où il étoit. Ainsi