1,8 HISTOIRE DE P O L Y B E,
pour réduire ce grand Capitaine, qui a la hardiesse, avec une armée de vingt à vingt-cinq mille hommes, d’en attaquer cent mille, de les battre, ou de les dissiper par la seu-le terreur de son nom? On voit peu de grandes armées qui réussissent lorsqu’on sedéfend bien, elles se dissipent d’elles-mêmes; l'on voit bientôt la confusion & le désor-dre s’y introduire par la faute de paie , par la disette & les maladies, leur propre gran-deur entraîne leur ruine.
Cet article des grandes armées me tenoit au cœur depuis longtems, je l’ai déchargéd’autant, la guerre d’Eryce m’en aiant fourni l’occasion; je ne pouvois supporter quel’on ne s’apperçût pas que les armées peu nombreuses des deux cotez , font les plus sa-vantes & les plus instructives.
Je ne vois aucun de nos Auteurs militaires qui ait traité une matière si importante»ni aucun du métier ou autre qui n’ait été plus touché, & qui n’ait fait plus de cas desguerres d’Aléxandre, & des autres Conquérans ì grosses armées, que de celles des Ca-pitaines qui n’en ont jamais commandé que de médiocres.
Nous nous sommes apperçûs, par les entretiens que nous avons si souvent eus, &que nous avons tous les jours avec un nombre d’amis & de Savans militaires François Scétrangers, qu’ils étoient autant épris & amant admirateurs des grosses guerres que nousle sommes peu. La raison de cela est, qu’ils avoient négligé de lire les Historiens q'-Uont écrit des guerres qui se sont passées entre les peuples de la Gréce. Ils fe défirent bien-tôt de leurs préjugez, lorsque nous leur fîmes voir qu’il y avoit tout à admirer & toutà apprendre dans celles-ci, & très-peu dans les grandes, comme nous l’avons si souventrépété. Nous leur indiquâmes les Historiens qui en ont écrit, entr'autres Thucydide& Xenophon, comme les seuls, où il falloit puiser les connoissances pour la conduitedes guerres d’une nature toute différente de celles des Conquérans à puissance formida-ble. Ils ont reconnu, par l’étude qu’ils en ont faite, que nous avions eu très-granderai-son de leur dire que c’étoit à ces sortes de guerres qu’il falloit uniquement s’attacher»les lire & les méditer avec d’autant plus de foin, qu’elles font toutes de conduite Scd’un détail tout à fait extraordinaire par rapport aux lieux, aux difficultez, & aux chi-canes que deux habiles Chefs d’armées s’opposent l’un à l’autre, & dont chacun tâchede profiter par la science & par l’expérience. L’on voit dans ces Auteurs tout ce quel’art peut imaginer & inventer de ruses & d’artifices dans l’attaque comme dans la rési-stance , les divers postes qu’on occupe, & les différeras mouvemens & campemens qu’ofest obligé de faire pour rendre inutiles ceux de l’ennemi. Pour faire la guerre fur ceSprincipes, il faut l’avoir bien étudiée & pratiquée longtems.
Ces sortes de camps & de postes favorables pour tirer la guerre en longueur, fe ren-contrent par tout dans les païs mêlez, & dans ceux de montagnes & de défilez ; maisles Généraux capables de les connoître, les Amilcars, les Fabius, les Césars, les Zif-cas, les T menues, & les Starembergs font très-rares en tous teins & en tous lieux, p at>ce que cela dépend de l’efprit, de la science & du coup d’œil; qualitez 'qui doivestoujours marcher ensemble & de conserve. Mais qu’est-ce que ce coup d’œil, dira quel-qu'un ? s'apprend-t-il ? Nous soutenons qu’il s’apprend ; c’est ce que nous allons dé-montrer dans .les deux paragraffes suivans : la matière est un peu sèche, mais nous tâ-cherons de l’égaier ; car le dogme a besoin de beaucoup d’artifice & d’un grand art ; "veut être orné & paré, l’instruction se cache sous ces dehors, & nous l’aimons enfuit?indépendamment de la parure, t