LIVRE I.
CHAP. XIV.
LIA
§. I I.
Que le coup d’œil militaire produit le grand & le beau d’me guerre. Qu'il peut s'acqué-rir par íétude & l'application. Erreur de ceux qui prétendent que c'efi un présent de Utnature.
C 'Est le sentiment général que le coup d’œil ne dépend pas de nous, que c’est uriprésent de la nature, que les campagnes ne le donnent point du tout, & qu’enun mot il faut i’apporter en naissant, fans quoi les yeux du monde les plus perçans nevoient goûte, & marchent dans les ténèbres les plus épaisses. On se trompe, nous avonstous le coup d’œil, selon la portion d’esprit & de bon sens qu’il a plû à la Providencede nous départir. Il naît de l’un & de l’autre, mais l’acquis saisine & le perfectionne,& l’expérience nous l’assure. On voit par les actions & la conduite d’Amilcar, qu’ill’avoit très-bon & très-fin, parce qu’il possédoit toutes les qualitez qu’ondemande pourle coup d’œil, & dans le plus haut point de perfection, où peut-être jamais Général lesait poussées, comme on le peut remarquer dans cette guerre d’Eryce, & plus encoredans celle des soldats rebelles d’Afrique.
Avant que d’entrer dans l’explication de la méthode dont on peut se servir pour ac-quérir ce talent, qu’on croit faussement être un don de la nature, il est nécessaire d’endonner la définition. Le coup d’œil militaire n’est autre chose que l’art de connoître lanature & les différentes situations du pais où l’on fait, & où l’on veut porter la guerre,les avantages & les désavantages des camps & des postes que l’on veut occuper, commeceux qui peuvent être favorables ou désavantageux à l’ennemi. Par la position des nô-tres, & parles conséquences que nous en tirons, nous jugeons sûrement alors des des-seins présens, & de ceux que nous pouvons avoir par la fuite. C’est uniquement parcette connoissance de tout un pais, où l’on porte la guerre, qu’ungrand Capitaine peutprévoir les événemens de toute une campagne, & s’en rendre pour ainsi dire le maître ;car jugeant par ce qu’il fait de ce que l’ennemi doit nécessairement faire, obligé qu’il estpar la nature des lieux à fe régler fur ses mouvemens pour s’oppofer à ses desseins, il leconduit ainsi de camp en camp, & de poste en poste, au but qu’il s’est proposé pourvaincre. Voilà en peu de termes ce que c’est que le coup d’œil militaire, fans lequel ilkst impossible qu’un Général puisse éviter de tomber dans une infinité de fautes d’uneExtrême conséquence ; en un mot, il n’y a rien à espérer pour la victoire, si l’on estdépourvu de ce qu’on appelle coup d’œil à la guerre ; & comme la science militaire estde la nature de toutes les autres, qui demandent l’usage pour les bien posséder dans lesdifférentes parties qui la composent, celle dont je traite ici est une de celles qui deman-dent la plus grande pratique.
Philopœmen, un des plus grands Capitaines de la Gréce, qu’un illustre Romain ap-pctla le dernier des Grecs, avoir un coup d’œil admirable: on ne doit pas le considérertn lui comme un présent de la nature, mais comme le fruit de l’étude, de l’application,& de son extrême passion pour la guerre. Plutarque nous apprend la méthode dont il íeíérvit pour voir de tout autres yeux que de ceux des autres pour la conduite désarmées.Le passage mérite d’être rapporté. „ II écoutoit volontiers les discours, &lilbit lestrai-" tez des Philosophes, dit l’Auteur Grec: non tous, mais seulement ceux qui pou-" voient l’aider à faire des progrès dans la vertu. De toutes les grandes idées d’Homére," il ne cherchoit & ne retenoit que celles qui peuvent éguiser le courage, & porter" au x grandes actions. Et pour toutes les autres lectures, il aimoit fur tout à lire lestraitez d’Evangelus, qu’on appelle les Taéliques , c’est-à-dire l’art de ranger les trou-
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