Band 
Tome I.
Seite
236
JPEG-Download
 

i 5 <? HISTOIRE DE POLYBE,

Dès qu’on s’est résolu de défendre une rivière , il saut savoir reconnue : on en re-tranche après cela les bords , on rompt les guez , & ensuite on s’y porte avec tout ceque l’on a de forces pour en disputer le passage ; car il y a toujours de la honte , &l’on risque sa réputation lorsqu’on est obligé de se retirer. En effet M. de Sailli n’a-voit pas assez de monde pour tenir bon fur une rivière presque sans eau. Ces sortes desautes font d’autant plus grandes , qu’elles tirent à des conséquences fâcheuses. Quelquepetite que soit une manœuvre rétrogradé , il est certain que rien ne fait plus d’im-preffion dans l’esprit du soldat, & ne lui abbat davantage le cœur & la volonté, ou-tre qu’il perd la confiance qu’il peut avoir en son Général, dont il connoit très-bienles sottises, même les moins à portée des esprits-corps, & celle-ci étoit des plus gros-sières.

II faut opter dans les affaires importantes de la guerre , un simple effort ne suffit pas*& l’on ne doit jamais Rapprocher de l’ennemi , dans le passage d'une rivière , quel’on peut traverser fur un grand front, qu’on ne soit en état de lui tenir tête & dele combattre en deçà. Il faîloit donc s’y transporter avec toutes ses forces. Ce partiétoit le plus sûr , le plus honorable, le plus digne d’un homme.de courage , & d’ungénie un peu au dessus du commun. Au défaut de celui-là, qui nous parut peut-êtreplus praticable, on pouvoit recourir à un autre.

On se souviendra de ce que j’ai déja dit, que dans les païs qui forment de profondesvallées , des pas de montagnes, & des défilez , où peu de monde suffit pour les gar-der , on abandonne les plus aisez pour prendre les plus difficiles : on les rencontre àchaque pas qu’on fait en arriére, tout dépend de la connoissance du païs ; l’on se posteen ces endroits, & l’on s’y fortifie : ce n’est pas assez , il faut établir une ligne decommunication pour parer à tous les mouvemens de l’ennemi : cela ne suffit pas , ondoit avancer des postes fur lui, les fortifier & les soutenir de l’un à l’autre jusqu'à l’ar-mée , l’arrêter & le chicaner à chaque pas qu’il fait , armer les gens du païs, les distri-buer par petits corps, & les répandre par tout, l’enveîoper de toutes parts, le resserrer àses flancs, gagner ses derrières, tomber fur ses convois, l’inquiéter dans fa marche; en-fin le harceller fans aucun relâche. Ce que je dis ici est une chose si aisée dans un païscomme la Provence : que si l’on eût permis aux païíans de prendre les armes pendant lacampagne dont je parle, je ne vois pas comment l’ennemi eût pû avancer jusqu’à Tou-lon , ou comment il s’y fût pris pour faire retraite ; je ne le vois pas , & je ne croispas qu’on puisse se l’imaginer dans ce qui me reste à dire de cette campagne.

Voilà en peu de mots ce qui concerne les dehors de la ligne qu’on eût pû former, sil’ennemi se fût jetté dans les montagnes, pour gagner les revers de Toulon , & mettrehors de mesure le Marquis de Goesbriand. A ì’égard du dedans de cette ligne , c’étoirl’affaire capitale du Général , & un très-grand sujet de méditation, de soin, de travail& de vigilance , & dont le succès dépendoit uniquement de la connoissance des lieux*Nous ne nous embarquerons pas pour le coup dans cette affaire , parce que ce n’est pa*ici le lieu , puisque les ennemis ne prirent pas le parti de se jetter au travers des monta-gnes. Leur dessein étoit le siège de Toulon, dont la prise leur ouvrait la conquête detoute la Province. Jamais armée n’efìt couru un plus grand risque de périr , si nouseussions connu nos avantages. Après le passage du Var les ennemis tirèrent droit àToulon pour en former le siège. Quels obstacles f quelles chicanes ne pouvoit-on pasopposer à leurs desseins ? elles sont en foule. Le retranchement que l’on tira depuis laville jusqu’à la montagne , seuva la Provence. L’ennemi ne pouvoit former son siège »s’il ne le forçoit auparavant. Le Marquis de Goesbriand, qui fut détaché avecun grand corps de troupes pour le défendre, s’ennuiant du peu de vigueur des ennemis»& trouvant que le repos dans un Général est mille fois pire que L’oisiveté, imagina une

sortie*