Polyb.T. I.P-4vZ.
xïïj VIE DE POLYBE.
invincible. Ailleurs encore on parle des fanaux, & l’Auteur fournit du sien pour enperfectionner la méthode. Des digressions si instructives ne dévoient pas donner prise àla mauvaise humeur des Critiques. On se plaint des réflexions que fait cet habileHistorien , & il méritoit qu’on lui fût gré de nous en avoir épargné le tems Sc
la peine.
Je voudrois bien qu’il eût auffi peu besoin de défenseur contre Denys d’Halicarnaíïè.Il ne s’agit pas d’une chose de peu de conséquence. C’est un défaut capital qu’on luireproche, & en matière dont ce Critique est juge compétent , car il est Rhéteur ; té-moin ses harangues perpétuelles. De quoi s’agit-il donc? Denys d’Halicarnasse dit net-tement & fans circonlocution, qu’il n’y a pas de patience à l’épreuve d’une lecture dePolybe. Mais d’où vient cela ? Il ne débite pas de choses fausses : il n’est pas contre-dit , dans ce qu’il raconte, par des Historiens plus graves & mieux informez : non,auísi ce n’est pas là ce qui choque notre Rhéteur. C’est qu’en écrivant Polybe n’en-tend rien à l’arrangement des mots. Ici Casaubon s’échausse , & traite cette critiquede dédain pédanteique, ftitida morositas. Pour moi je n’en perdrai pas un moment dema tranquillité. Chacun juge selon son goût, selon l’éducation qu’il a reçûe, selon legenre de stile auquel il s’est attaché. Denys aimoit dans les autres ce qu’il recherchoitlui-même, des périodes arrondies, nombreuses, cadencées. Il ne trouve pas ces sortesde gentillesses dans Polybe, il n’en peut soutenir la lecture. D’autres qui ne cher-chent dans un Ecrivain que le bon, le solide, l’instructif, l’utile, en jugeront au-trement.
En mon particulier je ne puis dissimuler que dix pages de cet Auteur me font plusde plaisir, malgré tout le rude & le raboteux de son stile, que toutes les harangues deson Censeur, quoique l’on ne puisse rien voir de plus fleuri & de plus châtié. En li-sant le premier, je me représente un Guerrier le casque en tête, la cuirasse sur le corps,& tout couvert de cette noble poussière que l’on ramasse dans une tranchée ou fur unchamp de bataille, qui rentrant le soir dans fa tente me conte naturellement & fans fardtout ce qu’il a vû & fait pendant la journée, & ce récit soutenu du stile militaire,tou-jours grand & noble par lui-même, me ravit & m’enchante : au lieu qu’en lisant l’au-tre, il me semble que je respire la fumép de l’huile qu’il a brûlée en composant : il ran-ge ses mots le mieux du monde, mais j'entre dans tout le travail que lui ont coûté cesbelles phrases ; & quoiqu’il fasse pour chatouiller les oreilles, je ne puis l’écouter quel-que tems fans baailler.
Denys d’Halicarnasse a d’autant plus de tort de blâmer certain désordre , qui paroítdans la diction de Polybe, qu’il favoit que les Arcadiens ne fe piquoient ni de bien par-ler, ni de bien écrire. Ils cédoient volontiers cette gloire aux Athéniens. II n’étoitpas honteux parmi cette nation d’ignorer ces arts qui poliflent l’efprit. Uniquement at-tachez au solide, ils se mettoient peu en peine des agrémens du discours. Leur géniemême ne les portoit pas à les rechercher. U tenoit de la nature du païs, il étoit froid,pelant, rude, sauvage. Et c’ctoit pour tempérer sa dureté naturelle, qu’il étoit établiparmi ce peuple, que tous fans exception apprendroient la Musique. Dans les repas»dans les compagnies il falloit que chacun chantât fa chanson, rien n’étoit plus infamantque de s’en défendre. La Musique leur paroissoit même si nécessaire, que notre Hi-storien parlant des Cynethéens, ne craint pas d’assûrer, que les excès, où ils étoienttombez, étoient venus de ce qu’ils avoient négligé cet art, dont les Anciens n’avoientordonné que les Arcadiens fussent instruits dès leur enfance, que pour adoucir la rudes-se & la férocité qu’ils apportoient en naiflànt.
Je ne doute pas que le grand usage du monde n’eût beaucoup humanisé Polybe , Scque son commerce avec les plus polis de Rome ne lui eût donné du goût pour la dou-