SUR LA SECONDE GUERRE PUNIQUE. 3
Homère nous représente en Othryonée le caractère de Varro. II recherchoit Cassan-te en mariage, & pour l’obtenir il ne promit rien moins que de chaíTer les Grecs de de-vant Troie, quoiqu’iî fût bien inférieur à Hector, qui valoit mieux en tout que lui. Hom '^Aussi ne les chaíía-t-il pas. Il y fut tué 8c raillé par Idomenée.
Ne pourrions-nous pas en faire autant des Romains, qui ne pardonnèrent jamais auxfuiards de Cannes? Ils les exilent en Sicile , ils les abandonnent , ils souffrent qu’ilsrestent prisonniers & dans l’efclavage, fans vouloir entendre parler de leur rançon , aprèsavoir combattu, sinon avec cette courageuse fermeté, & cet ordre qui vient de la disci-pline militaire, du moins autant que pouvoient faire de nouveaux soldats mal disciplinez& mal conduits. Ils méritoient avec d’autant plus de justice un meilleur traitement,que leur défaite venoit moins de leur lâcheté, que de l’ignorance de leurs Chefs.
Pendant que la République les accable d’un châtiment si honteux & si injuste, leConsul Varro est reçu comme en triomphe, & on trouve cela beau. On ne sait aucu-ne mention d’iEmilius & des deux Consuls de l’année précédente , qui se dévouent àleur patrie, & qui aiment mieux mourir les armes à la main , que de survivre à ses mal-heurs & à fa honte.
Comprend-on bien cette démarche du Sénat ? Les gens de bon sens pourront-ils s’i-maginer qu'elle ait pû être admirée des Anciens & des Modernes? Le grand Se le beau,tout s’y trouve. Je ne vois rien de plus extravagant que cela. Citons le passage , lesréflexions ne seront pas épargnées. Plutarque me le fournit dans M. Dacier.
„ Mais en quoi on ne peut trop admirer la grandeur de courage 8e la douceur des Ro-„ mains, c’est. dit-il, que le Consul Varron , après cette défaite la plus malheureuse Plut„ 8e la plus honteuse qui ait jamais été, revenant à Rome plein de confusion, Le n’o-„ sant lever la tête, le Sénat 8e le peuple allèrent au-devant (a) de lui pour lui foire hon--, neur; 8e dès qu’on eut fait silence, les Magistrats avec les principaux Sénateurs, du„ nombre desquels étoit Fabius, le louèrent hautement de ce que dans un si grand mal--, heur il n’avoit pas abandonné la République ; mais étoit venu en reprendre le timon,
„ & se mettre à la tête des loix & de ses Citoiens , comme ne les jugeant pas encore-, fans ressource, 8c ne désespérant pas de leur salut. r
Cependant Tite-Live, Plutarque, & un bon nombre dT-crivains anciens, s épuisenten exclamations & en éloges, où ils déploient tout leur sublime & leur merveilleux surla conduite du Sénat, sur le courage 8c l'opiniâtreté des soldats Romains , quoiqu’iln’y ait pas grand sujet. Les Modernes ne sont pas un moindre dégât d’éloquence & debelles pensées ; ceux-ci font rire. Car pendant qu’ils élèvent les Romains jusques auxnues, qu’ils font comme enlevez & transportez d’admiration ; le Sénat , un peu mieuxinstruit, dément les Panégyristes anciens 8c modernes par un traitement qui fait bien voirque ceux qu’ils louent si fort, n’étoient point fans reproches ; mais que ce même Sé-nat 8c le peuple fe réunissent tous à punir la lâcheté prétendue des soldats de Cannes, &qu’ils soient divisez dans leurs sentimens , dans ce qui fait plus au bien de la Républi-que 8c à la cause commune; qu’ils oppriment même Fabius, qui leur fait voir le faux dansleur conduite , ce procédé ne me donne pas une grande idée de leur sagesse 8c de leuramour pour leur patrie chanceîlante.
(a) T.e peuple A le Sénat allèrent au-devant de] Jc m’eronne que M. ''acier , comme tousles a nies Modernes,n’aiem pas admise cette lòt-tùe du Sénat. Cet Auteur cite seulement Vale<eMaxime sv. III, c. 4. & liv. IV. aui a mute, à ceque dit P'Utarrne, que le Sénat !k\- piup'.e offri-rent a Vairo là Dictature, ik qu il la reflua, effa-pnt par L modestie la tonte de la saute qu’ilavoit
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faite. Tout ce que je trouve de grand Sc de beau-dans ce passage , c’est que Fabius fut du nombre-de ceux qui allèrent au-devant du Consul sauvé dela défaite par la vigueur de son cheval , quoiquecet homme l’eût continuellement traversé. Je nedoute pas qu’au fond de l’on aine il ne fe moquât-de la lotte & ridicule démarche de ce Sénat tanfcxevéré, je m’en moques, vec lui.