.;8 HISTOIRE DE POLYBE,
„ regarder en face. II s’en faut bien que ce Prince eût été battu, il avoit rempor-té une grande victoire fur les Romains au commencement de la guerre ; & lorsquePaul Emile marcha contre lui, il étoit à la tête d’une excellente armée, supérieure àcelle de ses ennemis, & qui ne lui cédoit ni en valeur ni en discipline. Qu’on é-coute Tite-Live & Plutarque , on jugera des embarras où le Général Romain fetrouva dans cette journée; le bel ordre de l’armée Macédonienne, cette phalangetoute hérissée de ses piques, la profondeur de ses files, bétonnèrent extrêmement. Ilfut longtems incertain de ce qu’il feroit pour réussir dans son entreprise. Il paroîtassez qu’il doutoit beaucoup de l'événement de cette journée, & ç’eût été avec beau-coup de raison, si son ennemi n’eût perdu la tête.
Plutarque cite Polybe là-deffus, qui dit que Perfée fe laissa tellement emporter àla frayeur, qu’il ,, se sauva à toute bride dès le commencement du combat, & qu’il„ fe retira dans la ville de Pydne fous prétexte d’aller faire un sacrifice à Hercule :„ comme si Hercule, dit-il , étoit un Dieu à recevoir les timides sacrifices,, des lâches, & à exaucer les vœux injustes: car il n’est nullement juste, ni que„ celui qui ne tire point donne dans le but, ni que celui, qui n’ose attendre l’en-„ nemi, remporte la victoire; en un mot que celui qui n’agit point réussisse. Voi-là un étrange effet de la peur en si beau sujet de n’en pas prendre & de tout espérer :car les Romains au premier choc contre cette redoutable phalange, rebouchèrent com-me contre un roc , & fe virent à deux doigts de leur ruine, Paul Emile avoit presquedesespere du succès de cette journée; il l’eût perdue infailliblement, si le Roi de Ma-cédoine eût paru à la tête de son armée, ou que ses soldats eussent ignoré qu’il les eûtabandonnez pour aller sacrifier à Hercule.
Croira-t-on qu’on puisse aller au-delà d’une lâcheté si énorme? En voici pourtantune qui surpasse celle du Roi de Macédoine ; mais, ce qui semblera plus étrange,c’est que celui qui enchérit fur le Grec est un Romain, brave, déterminé & grandCapitaine, & cependant ce Romain pur & net de tout reproche se déshonoré par laplus grande de toutes les infamies pour un Guerrier. Amour tu perdis Troie , dit laFontaine fur un sujet un peu moins grave que celui-ci ; mais je reconnois moins lagrandeur de son pouvoir dans cette perte, quelque grande qu’Homère nous la repré-sente, que dans celle de la réputation de Marc-Antoine, qui se laissa si bien enlasserdans les filets de fa Cléopâtre Reine d’Egypte, Sc l’aima si furieusement, qu’il ne sesoucia plus ni d’honneur ni de gloire.
On dit cependant des Héros, que si l’amour est le plus fort tyran qui les domine,c’est un tyran qui laisse l’honneur en possession de tous ses droits. Cela est bon à di-re dans un roman, où l’Auteur hausse ou baisse le merveilleux de ses Héros selon lebesoin qu’il en a ; mais le beau & l’honnête de cette passion ne se remarquent pointdans le bon Antoine, ni dans ceux qui comme lui s’y laissent aller sens la moindre résistan-ce. Croiez que le Romain paia bien cher les embrassemens & les plaisirs qu’il goûtoitavec fa maîtresse. S’il s’en fût tenu uniquement aux pratiques ordinaires des amou-reux transis, qui consistent à perdre le boire, le manger & le dormir, & qui souf-frent mille autres incommoditez attachées à cette passion, bien qu’on aime & qu’onsoit aimé, le mal n’eût pas été fort grand, & n’eût pas scandalisé l’Egypte, Rome& toute la terre;mais ici il étouffe dans ce Capitaine tous les sentimens de l’honneur?& produit en lui un égarement de raison & une foiblesse de cœur dont on est toutépouvanté, & qui seroit plus pardonnable à tout autre qu’à l’amant de Cléopâtre»Plutarque va nous apprendre combien les Piinces & les Généraux d’armées doiventêtre en garde fur l’article de l’amour; le danger est d’autant plus grand, qu’il ne p ot'se pas feulement fur leur réputation, mais fur l’Etat & fur leurs armées. *
Le--