i .81 HISTOIRE DE POLYBE,
se couvrir d u Tigre. On lira avec plaisir les raisons de Zeuxis contre un conseil sipëu sensé, & l’on n’aura pas beaucoup de peine à s’appercevoir que le Ministre d’An-tiochus avoit bien moins pour objet les intérêts & la gloire de son Maître, que lacrainte du péril qu’il y auroit si l’on venoit à passer ce fleuve en présence de l’arméerebelle, qui paroissoit disposée à s’opposer à cette entreprise.
Antiochus, quoique jeune, sentit bien la force des raisons de Zeuxis : car ellesétoient autant appuïées fur une grande connoissance du païs que fur son expérience dansles armes, & l’autre manquoit dans toutes les deux. Le bon sens exigeoit qu’on s’enrapportât plutôt au sentiment d’un vieux Général qu’à celui d’un homme qui ne sça-voit ce que c’étoitque la guerre. Un Prince sage & prudent ne doit point admettre unMinistre tel qu’étoit celui-ci dans un Conseil de guerre : car il est toujours à crain-dre qu'en la présence d’un homme de son caractère & de son crédit les voix ne soientpas libres, & qu’on ne veuille pas en heurtant ses sentimens s’en faire un ennemi; cequi feroit que le plus grand nombre se tourneroit de son côté. II n’y a que tropd’exemples de ce que je dis ici ; ce qui a produit cette maxime, que dans un Conseilla pluralité des voix nefl pas toujours une preuve décisive , & que chacun peut se dis-penser d’y avoir égard ; mais le moien de suivre le sentiment le plus raisonnable contreun Ministre tout puissant & vindicatif, tel qu’étoit celui dont je parle! Je ne parle-rai point ici de ceux qui dans un Conseil de guerre pourraient ne donner leurs avisqu’avec malignité, & avec le seul objet de contrequarrer les Généraux qu'ils n’aimentpoint : car je ne veux point supposer qu’il y ait de telles gens qui osassent préférer leplaisir de se satisfaire au bien de l’Htat.
II y en a qui donnent un conseil avec une pleine persuasion qu’ils pensent bien, &mieux qu’aucun autre de toute une armée;-un autre s’éléve qui plus habile & pluséclairé, en fait voir le défaut & le danger. Que faire ? Se rendre lorsque la vériténous presse? Ce feroit convenir qu’on s’est trompé: il arrive souvent qu’un bon a-vis, capable de nous tirer d’un mauvais pas, ou d’y précipiter l’ennemi, est rejettepour en prendre un autre qui laisse échaper une bonne occasion, ou qui cause souventnotre entière ruine, ou des malheurs qui influent fur toute une campagne, & quirenversent tous nos desseins. Le meilleur parti qu’on puisse prendre dans un Con-seil de guerre, est de prier ceux qui y assistent de parler avec toute sorte de liberté,& de commencer toujours par les derniers de l’Assemblée, & comme il importe queceux-ci ignorent ce qu’on doit y proposer, & qu’on ignorera les raisons des plus puis-sans; chacun donnera son avis selon ses connoissances, son habileté, & son expé-rience.
Bien qu’Antiochus fût alors fort jeune, il sentit toute la force & la sagesse de<con-seils de Zeuxis. II paraît assez par le narré de mon Auteur, que le sentiment decelui-ci ne sut pas appuie du plus grand nombre, & qu’il l’auroit eu fans doute deson côté si le Ministre n’cut paru lui être contraire : la paillon, les différens intérêts,une cabale formée contre un Général à qui l’on porte envie peuvent faire pancher l abalance du mauvais côté. Ceux qui ne considèrent que le bien de la patrie & de l agloire du Prince, peuvent être aisément séduits & entraînez par la foule, s’ilsneso sltcapables d’approfbndir & d’examiner les raisons du petit nombre, quelquefois d'u"seul qui sera l’Auteur d’une entreprise importante. Si l’on comptoit les voix, ditun Auteur quelque part , pour donner la préférence au sentiment qui auroit la p' 11 'ralité des suffrages, Terreur dominerait bientôt par tout, & baniroit la vérité du m op'de. Finissons cet article important, qui ne tend qu’à insinuer aux Grands qu’ils doi-vent aller au-devant de la vérité en tout, & la laisser approcher en lui donnant unaccès libre, & en ôtant tous les obstacles qui Ten éloignent ; c’est de toutes les le<j or £