Band 
Tome V.
Seite
286
JPEG-Download
 

tU HISTOIRE DE POLYBE,

mauvais parti. Un cœur véritablement grand & magnanime, s’il est possible qu’ilpuisse se déclarer contre son Prince, suivra toujours une route plus généreuse , &rien ne nous empêche de quitter df la forte & de retourner à notre devoir par desvoies plus honnêtes. Appliquons à ceci ce que disoit M. le Marquis de Cœu-vres: „ Grand exemple du peu de solidité qu'il y a dans les cabales , les liaisons„ qui n’ont point d’autre fondement que l’ambition, l’avarice ou quelque intérêt„ particulier. Les Seigneurs, qui s’éloîgnent de leur devoir , éprouvent bien-tôt„ qu’ils ne peuvent espérer de véritable satisfaction que dans les services & lesbon-„ nés grâces du Roi. Revenons ì Molon.

Ce fameux Rebelle pouvoir bien juger par ce qui précéda la bataille, qu’il avoirpeu à espérer de la fidélité de ses troupes, qu’il n’avoit aucun autre parti à prendrequ’une défensive parfaite. U étoit maître des montagnes qui ferment l’entrée de laMédie,il n’avoit rien de mieux à faire pour couvrir ses conquêtes que de transpor-ter la guerre dans ces montagnes, en attendant que Ptolémée, qui faisoit de grandspréparatifs pour la guerre contre Antiochus se déclarât. L’intérêt de celui-ci étoitde pousser vivement cette guerre, au lieu que celui de Molon étoit de la traîneren longueur & d’éviter le combat autant qu’il pouvoit, & les montagnes le favo-risoient extrêmement. Fier des victoires précédentes, il s’imagine que rien ne luipouvoit résister, fans songer que ses troupes étoient autrement disposées, & que lesprincipaux Chefs de son armée étoient corrompus, & une partie de ses troupes déjagagnées & prêtes à se tourner contre lui. Il faut être bien aveuglé & bien impru-dent pour se déterminer à une action générale, lorsque la terreur a gagné une par-tie de son armée, & que Vautre est prête ì changer de parti. On peut dire de ceRebelle célébré ce que disoit Xénophon aux Lacédémoniens pour les engager à lapaix. Je n’aime pas, dit-il , ces Athlètes,- qui,aprè^ avoir remporté le prix, necessent de se battre qu’ils ne soient enfin vaincus & terrassez , ni ces joueurs quidoublent toujours jusques à ce qu’ils aient tout perdu. Xénophon avoir raison dese moquer de ces sortes de gens ; mais ceux-là font encore plus ridicules, qui pou-vant se sauver par leur prudence se perdent par leur folie. Molon la poussa hon-nêtement loin, il n’eut pas le courage de soutenir un mal, dont il pouvoit se dé-livrer comme tant d'autres: car après la défaite d'une partie de son armée , & latrahison de Vautre, il fe laissa si fort abattre, qu’il fs tua de désespoir, comme s’iln’eût eu plus rien à perdre , & cependant il pouvoit se retirer dans les montagnesavec les débris de la partie de son armée qui étoit demeurée fidèle, & se saisir desdéfilez pour en défendre le passage. II étoit le maître de la Médie & de la Perfi-de, dont il pouvoit tirer de grands secours, & d’un très-grand nombre de placesfortes ; mais bien loin de prendre un parti si sûr, il se tue pour ne point survivreà son malheur: comme si la constance dans les plus grands revers de fortune n’é-roit pas la vertu des Héros, & mille fois plus estimable que la bravoure. Le vérita-ble Héros ou le magnanime renferme bien des qualitez, & celles-ci n’en doivent pasmoins être inséparables que la constance dans les disgrâces les plus accablantes. Tels

ont été les Rohans & les Colignis, & je ne fçai si Louis XIV. ne les a pas sur-passez. Il y a des endroits dans la vie de ce grand Prince qui me semblent au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer de grand , de beau & d’héroîque. J’osebien avancer que les Panégyristes ne Vont pas toujours loué, pour ne pas dire ja-mais , par ce qu’il y a de plus grand en lui: car il ne faut pas plus considérer leshommes extraordinaires dans les événemens glorieux de leur régne, que dans leursplus grandes infortunes, & Louis XIV. en a éprouvé beaucoup. II fçut les sou-tenir avec tant de fermeté, de constance & de grandeur d’ame, que bien loin de ri-