LIVRE VI. CHAP. ï. 5
sa puissance : 8c c’est ainsi que la raison aiant pris le dessis fur la féro-cité 8c fur la force, cet homme de Monarque devient Roi insensible-ment 8c sans qu’on s’en apperçoive. C’est là parmi les hommes la pre-mière notion de l’honnête 8c du juste, 8c des vices contraires à cesdeux vertus. C’est là l’origine 8c le commencement de la vraie Royauté.On ne les en laiíîè pas seulement jouir ces hommes respectables, on laconserve encore à leurs décendans, parce qu’on se persuade que tenantla naissance & l’éducation de ces grands hommes, ils en auront auflil’esprit & les moeurs : mais dès que le peuple n’est plus content de cesdécendans, il se choisit alors des Magistrats 8c des Rois, 8c ne régieplus son choix sur la force 8c le courage ; mais connoissant par expé-rience combien les avantages de l’esprit remportent sur ceux du corps,il donne ses suffrages à celui qui lui paroît avoir le plus de sagesiè 8cde raison.
Dans les premiers tems, ceux que le peuple s’étoit choisi pour Rois,paíïòient tout le tems de leur vie dans cette suprême dignité, s occu-pant à fortifier des postes avantageux, à les enfermer de murailles, 8cà étendre leurs frontières, tant pour la fureté de l’Etat que pour met-tre leurs sujets dans une plus grande abondance. Comme ils ne cher-choient point à se distinguer par leurs habits ni par leur table, & qu’aucontraire leur maniéré de vivre étoit en tout la meme que celle de leurssujets, ils faisoient les délices de leur peuple, 8c personne ne leur por-toit envie. Mais ceux qui vinrent ensuite ne se contentèrent pas d’êtreen sûreté, 8c d’avoir plus même qu’il ne falloit pour satisfaire aux be-soins de la nature, l’abondance où ils se trouvèrent ne sit qu’enflammerleurs passions, ils s’imaginérent qu’un Roi devoir être plus richementvêtu, 8c plus pompeusement servi que ses sujets, que dans ses amours,quelque illégitimes qu’ils fussent, personne n’avoit droit de le contredi-re. De ces désordres, les uns offensèrent•& excitèrentl’envie,les autresrendirent les Rois odieux 8c soulevèrent contre eux leur peuple, & laRoyauté íè changea en Tyrannie. Alors on se mit en devoir de la détruireen détruisant les Rois eux-mêmes, 8c ce dessein , ce ne fut pas de vils a-vanturiers, mais les plus illustres, les plus braves & les plus hardis des su-jets qui l’exécutérent-, parce que ce sont ceux-là qui peuvent le moinssupporter les hauteurs 8c l’insolence des Princes. Le peuple que la eon^duite des Rois avoit irrité, ne se vit pas plutôt des Chefs qu’st leur prê>ta main forte. Ainsi périrent la Royauté 8c la Monarchie.
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